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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2209264

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2209264

vendredi 16 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2209264
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantGUERAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 13 décembre 2022 et le 14 décembre 2022, M. A B, représenté par Me Guérault, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 décembre 2022 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant trois ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 12 décembre 2022 par lequel le préfet du Rhône l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours dans le département du Rhône ;

4°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 8 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, jusqu'au réexamen de son droit au séjour, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de saisir les services compétents pour effacer son signalement de non-admission, dans un délai de 30 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 300 euros au bénéfice de son conseil en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que :

- il est hébergé à Villeurbanne et n'a eu aucun moyen de renouveler ses papiers mais il souhaite le faire ;

- sa mère est en situation de handicap en France et a de nombreux problèmes de santé, et il ne peut pas la laisser seule ;

- il est entré en France à l'âge de six ans et souhaite s'y intégrer et trouver un travail ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît les dispositions du 2° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

Sur la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'erreur de fait ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-3 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Le préfet du Rhône a produit des pièces, enregistrées le 14 décembre 2022, mais n'a pas produit de mémoire en défense.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 décembre 2022, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable en ce qu'elle ne comporte l'énoncé d'aucune conclusion ni d'aucun moyen ;

- il y a lieu de substituer, le cas échéant, comme fondement légal de la décision portant obligation de quitter le territoire français, le 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au 1° du même article ;

- les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme D pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 15 décembre 2022, ont été entendus :

- le rapport de Mme D, qui a informé les parties, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur le moyen relevé d'office tiré de l'annulation, par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, des décisions portant refus d'un délai de départ volontaire, fixation du pays de destination, interdiction de retour sur le territoire français et assignation à résidence,

- les observations de Me Guérault, représentant M. B, qui reprend les conclusions et moyens de la requête, et soutient en outre que les décisions attaquées n'ont pas été précédées d'un examen sérieux de sa situation personnelle, que la décision portant refus de délai de départ volontaire est entachée de plusieurs erreurs de fait, et qu'il justifie de circonstances humanitaires faisant obstacle au prononcé d'une interdiction de retour sur le territoire français,

- le préfet de l'Isère et le préfet du Rhône, ni présents, ni représentés.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant camerounais né le 25 août 1981, demande l'annulation de l'arrêté du 5 décembre 2022, par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans. Il demande également l'annulation de l'arrêté du 12 décembre 2022 par lequel le préfet du Rhône l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu de prononcer, dans les circonstances de l'espèce et en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

3. Contrairement à ce que soutient le préfet de l'Isère, la requête comportait, dès son introduction, l'énoncé de conclusions dirigées contre l'arrêté du 5 décembre 2022 du préfet de l'Isère et contre l'arrêté du 12 décembre 2022 du préfet du Rhône, et de moyens, qui ont au demeurant été étayés par un mémoire complémentaire. Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense à ce titre doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. L'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 2° L'étranger qui justifie par tous moyens résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans ; () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que M. B, lors de son audition par les services de gendarmerie le 13 octobre 2022, a spontanément déclaré être arrivé en France à l'âge de six ans, y avoir toujours vécu et n'avoir jamais quitté le territoire, bien qu'il n'ait jamais sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Il produit dans le cadre de l'instance plusieurs certificats de scolarité, attestant de sa scolarisation en France de manière continue entre le 21 septembre 2000 et le mois de juin 2009, soit à partir de l'âge de neuf ans. Il ressort ensuite des pièces du dossier que M. B a fait l'objet de plusieurs incarcérations en France pour des faits délictueux, en particulier entre le 23 novembre 2015 et le 4 avril 2016, entre le 10 février 2017 et le 13 avril 2018, entre le 22 septembre 2018 et le 20 août 2019, et entre le 22 janvier 2020 et le 12 décembre 2022. Il a également été interpellé pour des infractions commises en France, notamment en avril et juin 2013 et en juillet 2015. Il résidait chez sa mère, domiciliée à Villeurbanne, lorsqu'il était mineur, est toujours resté domicilié chez elle et fait l'objet d'une assignation à résidence retenant son adresse comme adresse de référence. Il ressort de l'ensemble de ces éléments, en l'absence de tout élément suggérant que M. B ait pu sortir du territoire français dans des conditions de nature à y interrompre sa résidence habituelle depuis son entrée en France, au plus tard en 2000 à l'âge de neuf ans, que M. B établit résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans. Par suite, en prononçant à son égard une mesure d'obligation de quitter le territoire français, le préfet de l'Isère à méconnu les dispositions précitées du 2° de l'article L. 611-3 et entaché sa décision d'erreur de droit. La décision attaquée doit donc être annulée pour ce motif, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête.

6. Il résulte de ce qui vient d'être dit que la décision portant obligation de quitter le territoire français, prise à l'égard de M. B, est illégale et doit être annulée. Doivent donc être annulées, par voie de conséquence, les décisions portant refus de délai de départ volontaire, fixation du pays de destination, et interdiction de retour sur le territoire français, prises par le préfet de l'Isère sur le fondement de cette mesure d'éloignement. De même, doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français, la décision du 12 décembre 2022 du préfet du Rhône portant assignation à résidence de M. B, qui trouve également son fondement dans la décision d'éloignement.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

7. En premier lieu, l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ". Il y a lieu d'enjoindre au préfet de l'Isère, en application de ces dispositions, de délivrer à M. B, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement, une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'il ait été à nouveau statué sur son cas.

8. En second lieu, l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, () Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire. ". Selon l'article 7 du décret du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées : " Les données à caractère personnel enregistrées dans le fichier sont effacées sans délai en cas d'aboutissement de la recherche ou d'extinction du motif de l'inscription. ". L'exécution du présent jugement, qui annule l'interdiction de retour sur le territoire français, implique nécessairement que le préfet de l'Isère fasse supprimer dans le système d'information Schengen le signalement de M. B aux fins de non-admission résultant de l'interdiction de retour édictée à son encontre. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de l'Isère de faire procéder à cet effacement sans délai à compter de la notification du présent jugement.

9. L'annulation des décisions attaquées n'implique aucune autre mesure d'exécution, de sorte que les conclusions à fin d'injonction sous astreinte doivent, pour le surplus, être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

10. M. B est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, sous réserve de son admission définitive au bénéfice de l'aide juridictionnelle, il y a lieu de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros, à verser à Me Guérault, avocat de M. B, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les décisions du préfet de l'Isère du 5 décembre 2022 portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de destination, et interdiction de retour sur le territoire français à l'égard de M. B sont annulées.

Article 3 : La décision du préfet du Rhône du 12 décembre 2022 assignant M. B à résidence est annulée.

Article 4 : Il est enjoint au préfet de l'Isère de délivrer à M. B une autorisation provisoire de séjour jusqu'au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, et de prendre sans délai toute mesure utile afin qu'il soit procédé à l'effacement du signalement de M. B aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Article 5 : L'État versera la somme de 1 000 euros à Me Guérault, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de l'admission définitive du requérant à l'aide juridictionnelle, et sous réserve que Me Guérault renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet du Rhône et au préfet de l'Isère.

Lu en audience publique le 16 décembre 2022.

La magistrate désignée,

C. DLa greffière,

C. Driguzzi

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère et au préfet du Rhône en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

2209264

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