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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2209621

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2209621

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2209621
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantMAGUET ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée le 23 décembre 2022 sous le n° 2209621, la société Librairie raconte-moi la terre, représentée par Me Maguet, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 11 novembre 2022 par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion a rejeté son recours hiérarchique et confirmé la décision implicite de rejet née le 14 mai 2022, par laquelle l'inspecteur du travail a refusé d'autoriser le licenciement pour inaptitude de Mme B A ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le ministre chargé du travail n'a pas répondu à sa demande de communication des motifs du rejet du recours hiérarchique ;

- il n'appartenait pas à l'inspecteur du travail de contrôler les causes de l'inaptitude de Mme A ;

- aucun harcèlement moral n'est établi ;

- elle n'a pas mis d'obstacle à l'exercice de son mandat par Mme A.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 octobre 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- une décision expresse du 27 décembre 2022 s'est substituée à la décision du 11 novembre 2022 ;

- les moyens dirigés contre la décision ministérielle, qui confirme la décision de l'inspecteur du travail, sont inopérants ;

- les autres moyens soulevés par la société Librairie raconte-moi la terre ne sont pas fondés.

II. Par une requête, enregistrée le 14 février 2023 sous le n° 2301144, la société Librairie raconte-moi la terre, représentée par Me Maguet, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 27 décembre 2022 par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion a rejeté son recours hiérarchique et confirmé la décision implicite de rejet née le 14 mai 2022, par laquelle l'inspecteur du travail a refusé d'autoriser le licenciement pour inaptitude de Mme B A ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision du ministre du travail du 27 décembre 2022 est insuffisamment motivée ;

- il n'appartenait pas à l'inspecteur du travail de contrôler les causes de l'inaptitude de Mme A ;

- aucun harcèlement moral n'est établi ;

- elle n'a pas mis d'obstacle à l'exercice par Mme A de son mandat.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 mars 2023, Mme B A, représentée par la Selarl Axiome avocats (Me Rognerud), conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la société Librairie raconte-moi la terre en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que les moyens soulevés par la société Librairie raconte-moi la terre ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 octobre 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les moyens dirigés contre la décision ministérielle, qui confirme la décision de l'inspecteur du travail, sont inopérants ;

- les autres moyens soulevés par la société Librairie raconte-moi la terre ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers ;

Vu :

- le code du travail ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Boulay, première conseillère,

- les conclusions de M. Habchi, rapporteur public,

- et les observations de Me Maguet, représentant la société Librairie raconte-moi la terre, et de Me Gherbi, substituant Me Rognerud, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. La société Librairie raconte-moi la terre qui exploite deux établissements de café-librairie, a recruté Mme B A en qualité de vendeuse en librairie par un contrat à durée indéterminée du 30 avril 2016. Celle-ci était titulaire du mandat de membre suppléant du comité social et économique. La société a sollicité l'autorisation de la licencier pour inaptitude par un courrier du 10 mars 2022, reçu le 14 mars suivant par l'inspection du travail. Une décision implicite de rejet de cette demande est née le 14 mai 2022. Le recours hiérarchique formé le 6 juillet 2022 par la société contre cette décision a été rejeté par le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion par une décision implicite née le 11 novembre 2022 à laquelle s'est substituée une décision expresse du 27 décembre 2022. La société Librairie raconte-moi la terre demande l'annulation de ces deux décisions ministérielles.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2209621 et n° 2301144, présentées pour la société Librairie raconte-moi la terre, présentent à juger les mêmes questions. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur l'étendue du litige:

3. Aux termes de l'article R. 2422-1 du même code précise que, " Le ministre chargé du travail peut annuler ou réformer la décision de l'inspecteur du travail sur le recours de l'employeur, du salarié ou du syndicat que ce salarié représente ou auquel il a donné mandat à cet effet. Ce recours est introduit dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision de l'inspecteur. Le silence gardé pendant plus de quatre mois sur ce recours vaut décision de rejet. ".

4. D'une part, lorsqu'un requérant conteste, dans les délais de recours, une décision implicite de rejet et une décision expresse de rejet intervenue postérieurement, ses conclusions doivent être regardées comme dirigées uniquement contre la seconde décision, qui s'est substituée à la première. Il en résulte que, la décision du ministre du travail du 27 décembre 2022 s'étant substituée à sa décision implicite de rejet, les conclusions dirigées contre la décision implicite du ministre du travail doivent être regardées comme dirigées contre la décision expresse du 27 décembre 2022.

5. D'autre part, en matière d'autorisations administratives de licenciement des salariés protégés, les décisions prises sur recours hiérarchique par le ministre ne se substituent pas aux décisions de l'inspecteur du travail, dès lors que ce recours ne présente pas un caractère obligatoire. Ainsi, une demande tendant à l'annulation de la décision du ministre rejetant un recours hiérarchique contre la décision de l'inspecteur du travail refusant l'autorisation de licenciement d'un salarié protégé doit être regardée comme tendant également à l'annulation de cette dernière décision.

6. Par suite, la société Librairie raconte-moi la terre doit être regardée comme demandant également l'annulation de la décision implicite de l'inspecteur du travail née le 14 mai 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

7. En vertu du code du travail, les salariés protégés bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle. Lorsque le licenciement de l'un de ces salariés est envisagé, il ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par l'intéressé ou avec son appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par l'inaptitude du salarié, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge, si cette inaptitude est telle qu'elle justifie le licenciement envisagé, compte tenu des caractéristiques de l'emploi exercé à la date à laquelle elle est constatée, de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé, des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi et de la possibilité d'assurer son reclassement dans l'entreprise. En revanche, dans l'exercice de ce contrôle, il n'appartient pas à l'administration de rechercher la cause de cette inaptitude. Toutefois, il appartient en toutes circonstances à l'autorité administrative de faire obstacle à un licenciement en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par un salarié ou avec son appartenance syndicale. Par suite, même lorsque le salarié est atteint d'une inaptitude susceptible de justifier son licenciement, la circonstance que le licenciement envisagé est également en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par l'intéressé ou avec son appartenance syndicale fait obstacle à ce que l'administration accorde l'autorisation sollicitée. Le fait que l'inaptitude du salarié résulte d'une dégradation de son état de santé, elle-même en lien direct avec des obstacles mis par l'employeur à l'exercice de ses fonctions représentatives, est à cet égard de nature à révéler l'existence d'un tel rapport.

8. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a été placée en arrêt de travail le 1er mars 2021, en raison de troubles anxieux liés à son activité professionnelle, notamment à la suite de l'avertissement dont elle a fait l'objet le 8 février 2021, et que son état de santé s'est amélioré du fait de l'interruption de son activité professionnelle. Cet avertissement, ainsi que l'entretien du même jour avec le directeur, au cours duquel il lui a proposé d'envisager une rupture conventionnelle, sont intervenus à la suite de manquements commis par la salariée dans la réalisation de tâches au mois de janvier 2021, notamment à l'occasion de l'inventaire de la librairie ou en raison de l'effacement de plusieurs commandes de clients, lesquels pouvaient fonder une sanction bien que Mme A n'avait pas d'antécédent disciplinaire. La seule circonstance que cette sanction soit intervenue quelques jours après un échange de courriels entre la salariée, en tant que membre du comité social et économique, et le directeur de la société au sujet des sujétions imposées en matière de travail le dimanche aux salariés ne suffit pas à établir que cette sanction caractériserait un obstacle mis à l'exercice du mandat représentatif de Mme A, en dépit du ton acerbe de la réponse que le directeur a adressée à Mme A le 3 février 2021, qui ne saurait être regardé comme étant à l'origine la dégradation de l'état de santé de Mme A. En outre, la circonstance qu'à la suite de l'entretien du 8 février 2021, les échanges verbaux et de courriels se soient poursuivis entre Mme A et le directeur au sujet d'une éventuelle rupture conventionnelle n'est pas davantage de nature à caractériser, du seul fait de la proximité temporelle de ces échanges avec le courriel susmentionné du 3 février 2021, un obstacle mis à l'exercice de son mandat, mais visait à déterminer si la salariée souhaitait poursuivre ses fonctions de libraire au sein de la société. Ainsi, au vu de l'ensemble de ces éléments, la société Librairie raconte-moi la terre est fondée à soutenir qu'en retenant l'existence d'un lien entre la dégradation de l'état de santé de Mme A et les obstacles mis à l'exercice de son mandat, l'inspecteur du travail a commis une erreur d'appréciation et ne pouvait dès lors se fonder sur ce motif pour refuser d'autoriser son licenciement pour inaptitude.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de ses requêtes, que la société Librairie raconte-moi la terre est fondée à demander l'annulation de la décision implicite de l'inspecteur du travail du 14 mai 2022. L'illégalité de cette décision entraîne, par voie de conséquence, l'illégalité de la décision du 27 décembre 2022 du ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion rejetant le recours hiérarchique formé par la société requérante contre cette décision.

Sur les frais liés au litige :

10. Les présentes instances n'ayant occasionné aucun dépens, les conclusions de Mme A présentées sur le fondement de l'article R. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent être accueillies.

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société Librairie raconte-moi la terre, qui n'est pas la partie perdante dans les présentes instances, la somme que Mme A demande au titre des frais liés au litige. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée par Mme A. Il y a lieu, en revanche, dans les circonstances de l'espèce de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 1 400 euros à verser à la société Librairie raconte-moi la terre au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de l'inspecteur du travail née 14 mai 2022 et la décision du ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion du 27 décembre 2022 sont annulées.

Article 2 : L'Etat versera à la société Librairie raconte-moi la terre une somme globale de 1 400 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions de Mme A présentées sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 et R. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes de la société Librairie raconte-moi la terre est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société Librairie raconte-moi la terre, à Mme B A, à la ministre du travail, de la santé et des solidarités et à la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités Auvergne-Rhône-Alpes.

Délibéré après l'audience du 28 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Vaccaro-Planchet, présidente,

Mme Soubié, première conseillère,

Mme Boulay, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.

La rapporteure,

P. Boulay

La présidente,

V. Vaccaro-Planchet La greffière,

C. Touja

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

N°s 2209621 - 2301144

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