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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2209778

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2209778

jeudi 6 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2209778
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantSHIBABA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 décembre 2022, Mme E D B, représentée par Me Shibaba, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 30 novembre 2022 par lequel le préfet du Rhône lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être reconduite d'office à l'expiration de ce délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de six mois ;

2°) d'enjoindre au préfet du Rhône de lui délivrer un titre de séjour temporaire et une autorisation provisoire de séjour dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de cent euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de cent euros par jour de retard

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision portant refus de séjour méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est mère d'un enfant français, aucun jugement judiciaire n'étant intervenu pour modifier l'état civil de sa fille ;

- elle ne peut pas faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, en application de l'article L. 611-3, 5° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnaît l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les articles 3, 8 et 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle n'a commis aucune atteinte à l'ordre public et ne pouvait donc pas faire l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français ;

- la décision fixant le pays de destination porte atteinte à son droit de mener une vie privée et familiale normale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mars 2023, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme D B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 mars 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Boulay, première conseillère,

- et les observations de Me Shibaba, représentant Mme D B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D B, ressortissante comorienne entrée en France le 8 septembre 2010 sous couvert d'un visa de court séjour, a sollicité le 24 juin 2021 la délivrance d'un titre de séjour en se prévalant de sa qualité de parent d'enfant français. Par un arrêté du 30 novembre 2022 dont la requérante demande l'annulation, le préfet du Rhône a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de à destination duquel elle pourra être éloignée d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français de six mois.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ".

3. Si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec, même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ses compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas pour la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'ont pas entendu écarter l'application de ces principes.

4. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la délivrance de la carte de séjour temporaire sollicitée par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

5. Il ressort des pièces du dossier que si la fille de Mme D B, la jeune F C, née le 3 février 2016, a été reconnue le 15 octobre 2015 par M. D C, ressortissant français, celui-ci a été condamné pour des faits de reconnaissance d'enfant pour l'obtention d'un titre de séjour, d'une protection contre l'éloignement ou pour l'acquisition de la nationalité française par un jugement du tribunal de grande instance de Marseille du 21 décembre 2017. Dans ces conditions, le préfet du Rhône a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, considérer que la reconnaissance de paternité souscrite en faveur de l'enfant de la requérante présentait un caractère frauduleux et lui refuser la délivrance d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français, alors qu'aucun autre document ne permet d'établir la nationalité française de son enfant. Dès lors, Mme D B n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée méconnaîtrait les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. En deuxième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme D B était présente en France depuis douze ans à la date de la décision attaquée. Toutefois, d'une part, la relation amoureuse dont elle se prévaut avec M. A présentait un caractère récent à la date de la décision attaquée, et d'autre part, sa fille aura vocation à l'accompagner en cas de retour dans son pays d'origine, les Comores, où la requérante a vécu jusqu'à l'âge de vingt-neuf ans. Enfin, il n'est pas contesté que la requérante a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 29 décembre 2017, qu'elle n'a pas exécutée. Dans ces conditions, le préfet du Rhône n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris la décision attaquée et n'a, dès lors, pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

8. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () / 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; (). ".

9. Il résulte de ce qui a été dit au point 5 que Mme D B ne peut se prévaloir de la nationalité française de sa fille. La requérante n'est donc pas fondée à soutenir qu'elle ne pourrait pas faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français en application des dispositions précitées.

En ce qui concerne le pays de destination :

10. En l'absence de tout élément spécifique invoqué, le moyen tiré de la méconnaissance, par la décision fixant le pays de destination, des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux qui ont été énoncés au point 7.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

11. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 (). ".

12. Il ressort des pièces du dossier que Mme D B se maintient irrégulièrement en France depuis plus de douze ans. Il est constant qu'elle a en outre déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement qu'elle n'a pas exécutée et que la cellule familiale pourra se reconstituer aux Comores. Enfin, Mme D B a été condamnée le 21 décembre 2017 par le tribunal de grande instance de Marseille pour des faits de complicité de reconnaissance d'enfant. Ainsi, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet du Rhône aurait, en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire national d'une durée de six mois, fait une inexacte application des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

13. En deuxième lieu, aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

14. Si la fille de Mme D, âgée de huit ans, a suivi l'ensemble de sa scolarité en France, il n'est pas établi qu'elle ne pourrait poursuivre sa scolarité aux Comores. En outre, la décision attaquée n'a ni pour objet ni pour effet de la séparer de sa mère. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

15. En troisième lieu, les articles 8 et 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant créant seulement des obligations entre Etats parties et n'ouvrant pas de droits à leurs ressortissants, Mme D B ne peut utilement s'en prévaloir.

16. Enfin, si la requérante soutient que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public, la décision attaquée n'est pas fondée sur l'existence d'un tel motif. Le moyen doit donc être écarté comme inopérant.

17. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme D B doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles relatives aux frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme E D B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B et à la préfète du Rhône.

Délibéré après l'audience du 21 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Vaccaro-Planchet, présidente,

Mme Soubié, première conseillère,

Mme Boulay, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 avril 2023.

La rapporteure,

P. Boulay

La présidente,

V. Vaccaro-Planchet La greffière,

S. Rivoire

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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