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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2300011

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2300011

mercredi 4 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2300011
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantMANZONI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 2 et 4 janvier 2023, M. B D, retenu au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry et représenté par Me Manzoni, demande au tribunal :

1°) avant dire droit, de juger que son dossier doit être mis à disposition par la préfecture ;

2°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

3°) d'annuler les décisions du 1er janvier 2023 par lesquelles le préfet du Rhône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit de circuler sur le territoire français pendant une durée de dix-huit mois ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce dernier renonce à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions contestées :

- il devra être justifié des délégations de signature ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée quant à l'existence d'une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ;

- elle se fonde sur des faits matériellement inexacts ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 251-1 2° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que son comportement ne constitue pas une menace réelle actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société, n'ayant jamais été condamné ni incarcéré ;

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

- elle est insuffisamment motivée quant à l'urgence à l'éloigner ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que sa situation et son comportement ne sauraient caractériser l'urgence d'une mesure d'éloignement sans délai ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée dans son principe et dans sa durée ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 45 de la charte des droits fondamentaux et son droit à la libre circulation sur le territoire de l'Union européenne.

Le préfet du Rhône a produit des pièces, enregistrées le 3 janvier 2023.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Lyon a désigné Mme C pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 614-7 à L. 614-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sautier, magistrate désignée ;

- les observations de Me Manzoni, représentant M. D qui reprend les conclusions et moyens de la requête excepté le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées auquel elle déclare renoncer ; sur les moyens dirigées contre l'obligation litigieuse, elle fait valoir que cette décision est insuffisamment motivée en ce qu'elle se borne à déduire de l'énumération de faits, dont certains ne sont pas datés, que ces derniers sont suffisamment caractérisés pour représenter une menace actuelle et réelle pour l'ordre public, qu'ils sont repris de manière inexacte et au terme d'une erreur manifeste d'appréciation puisque M. D conteste les faits de violence envers son ex compagne, que celle-ci n'a pas porté plainte et qu'il n'a fait l'objet d'aucune poursuite pénale pour les faits de vol dont elle précise qu'ils n'étaient qu'alimentaires ; sur les moyens dirigés contre le refus de délai volontaire, elle soutient que l'urgence n'est pas caractérisée a fortiori puisque l'intéressé ne s'est jamais soustrait à une précédente mesure d'éloignement ; sur les moyens dirigés contre l'interdiction de circuler sur le territoire français, elle soutient qu'elle n'est pas fondée en l'absence de menace réelle et actuelle pour l'ordre public ;

- les observations de M. A, représentant le préfet du Rhône, qui conclut au rejet de la requête au motif que les moyens ne sont pas fondés et qui sollicite, à titre subsidiaire, une substitution au 2° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile du 1° ou du 3° de ce même article comme base légale de l'obligation litigieuse en faisant valoir que M. D ne justifie d'aucun droit au séjour tel que prévu à l'article L. 233-1 du même code et que son séjour est constitutif d'un abus de droit dès lors qu'il représente une charge pour le système d'assistance sociale ;

- en réponse à la demande de substitution de base légale de l'obligation litigieuse sollicitée à l'audience par le préfet du Rhône, Me Manzoni, représentant le requérant, relève que cette demande révèle l'insuffisance de motivation de la décision attaquée, fait valoir que le séjour de l'intéressé ne saurait constituer un abus de droit et que s'il est retenu comme fondement légal son séjour irrégulier sur le territoire, le refus de délai de départ volontaire devra nécessairement être annulé faute d'urgence, de même que l'interdiction de circuler sur le territoire.

- les observations de M. D, requérant, assisté par Mme E, interprète en langue polonaise

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par décisions du 1er janvier 2023, le préfet du Rhône a obligé M. B D, ressortissant polonais né le 7 mars 1995, à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit de circuler sur le territoire français pendant une durée de dix-huit mois. Le requérant demande l'annulation de ces décisions.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions des articles L. 614-7 à L. 614-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991.

Sur la production de l'entier dossier par l'administration :

3. L'article L. 5 du code de justice administrative énonce que : " L'instruction des affaires est contradictoire. Les exigences de la contradiction sont adaptées à celles de l'urgence () ". Et aux termes de l'article L. 614-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin () la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise. ".

4. Le préfet du Rhône ayant produit, le 3 janvier 2023, les pièces relatives à la situation administrative de M. D, il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner avant-dire droit la communication de l'entier dossier du requérant détenu par l'administration.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions :

5. En premier lieu, l'arrêté du 1er janvier 2023 par lequel le préfet du Rhône a obligé M. D à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit de circuler sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois vise les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que, notamment, les dispositions des articles L. 251-1, L. 251-3, L. 251-4 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il précise que l'intéressé déclare être entré en France il y a cinq ans sans plus de précisions, ne peut justifier ni d'un hébergement stable et établi ni de la réalité de ses moyens d'existence effectifs dans la mesure où il déclare lors de son audition, être sans domicile fixe et gagner 5 ou 3 euros par jour en faisant la manche, est célibataire sans enfant et non dépourvus de liens dans son pays d'origine où résident sa mère, sa sœur et son frère. L'arrêté mentionne qu'il a été interpellé et placé en garde à vue le 31 décembre 2022 pour des faits de violences volontaires aggravées sur la personne de sa compagne, affaire traitée en flagrant délit et pour laquelle il est personnellement mis en cause, et qu'il est par ailleurs défavorablement connu des services de police sous trois identités différentes pour des faits de vol simple, vol à l'étalage et dégradation ou détérioration du bien d'autrui, pour estimer que ces faits sont suffisamment caractérisés pour représenter, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société au vu de son temps de présence particulièrement court sur le territoire français. Il expose qu'eu égard à la nature et à la gravité des faits reprochés, il y a urgence à éloigner l'intéressé et lieu de prononcer une interdiction de circuler sur le territoire dès lors que l'intéressée ne justifie ni de la nature ni de ses liens avec la France et que son comportement est bien constitutif d'une menace pour l'ordre public. Ainsi, les décisions en litige comportent l'énoncé des éléments de droit et de fait qui en constituent le fondement, en particulier ceux retenus pour caractériser l'existence d'une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société et l'urgence à éloigner l'intéressé. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation des décisions attaquées doit être écarté en toutes ses branches.

6. En second lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué ni des autres pièces du dossier que le préfet du Rhône ne se serait pas livré à un examen réel et sérieux de la situation de M. D, quand bien même il a indiqué qu'il s'agissait de sa compagne alors que l'intéressé affirme en être séparée depuis quatre mois, qu'il n'a pas précisé que les violences qui sont reprochées à l'intéressé n'ont entraîné aucune incapacité et que la victime alléguée n'a pas voulu porter plainte, ou encore que les vols qui lui sont imputés étaient purement alimentaires. Dès lors, le moyen tiré du défaut d'examen réel et sérieux de sa situation doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

7. Aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour et des étrangers et du droit d'asile, applicable aux citoyens de l'Union européenne : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : () 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société () L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine.".

8. Il appartient à l'autorité administrative d'un État membre qui envisage de prendre une mesure d'éloignement à l'encontre d'un ressortissant d'un autre État membre de ne pas se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, mais d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. L'ensemble de ces conditions doivent être appréciées en fonction de la situation individuelle de la personne, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration.

9. Pour justifier la mesure d'éloignement adoptée à l'encontre de M. D, le préfet s'est fondé sur le fait que l'intéressé " a été interpellé et placé en garde à vue le 31 décembre 2022 pour des faits de violences volontaires aggravées sur la personne de sa compagne, affaire traitée en flagrant délit et pour laquelle il est personnellement mis en cause et qu'il est par ailleurs défavorablement connu des services de police sous trois identités différentes pour des faits de vol simple, vol à l'étalage et dégradation ou détérioration du bien d'autrui " pour considérer que " les faits reprochés à M. D sont suffisamment caractérisés pour représenter, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ".

10. M. D, célibataire et sans charge de famille, ne se prévaut d'aucune attache en France, où il ne justifie par aucun élément de la date de son entrée, où il est sans domicile fixe et où il déclare vivre de la mendicité. Il a été placé en garde à vue le 31 décembre 2022 pour des faits de violences volontaires aggravées sans incapacité sur la personne étant ou ayant été son conjoint concubin ou partenaire de pacte civil de solidarité, affaire traitée en flagrant délit. Il ressort également des pièces du dossier qu'il est défavorablement connu des services de police, sous trois identités : il a ainsi été interpellé le 3 février 2022 pour des faits de vol simple, le 26 mars 2022 pour des faits de vol simple et de dégradation ou détérioration du bien d'autrui commise en réunion et le 3 mai 2022 pour des faits de vol à l'étalage. Si le requérant conteste la matérialité des faits de violence qui lui sont reprochés envers son ex compagne, le procès-verbal d'interpellation en flagrant délit en date du 31 décembre 2022 relève l'existence de coups portés à la victime pour lesquels il a personnellement été mis en cause par cette dernière, quand bien même celle-ci n'a finalement pas souhaité porter plainte. M. D reconnaît par ailleurs les faits de vol qui lui sont reprochés, quand bien même ceux-ci seraient à visée alimentaire. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments et notamment de la mise en cause réitérée de M. D dans des affaires délictuelles et alors même qu'il n'a fait l'objet d'aucune condamnation pénale, le préfet du Rhône, qui ne s'est pas fondé sur des faits matériellement inexacts, n'a pas méconnu les dispositions précitées ni commis d'erreur d'appréciation en estimant, dans les circonstances de l'espèce, que son comportement constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société et en décidant, en conséquence, de lui faire obligation de quitter le territoire français sur le fondement de ces dispositions.

En ce qui concerne le refus de départ volontaire :

11. Aux termes de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour et des étrangers et du droit d'asile : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision.

L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence et ne peut l'allonger qu'à titre exceptionnel. ".

12. Il ressort des pièces du dossier qu'eu égard à la nature et à la gravité des faits reprochés à M. D, le préfet du Rhône a pu à bon droit et sans erreur d'appréciation, estimer, sur le fondement des dispositions de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour et des étrangers et du droit d'asile, qu'il y a urgence à l'éloigner du territoire français et qu'il n'y avait en conséquence pas lieu de lui accorder un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne l'interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois :

13. Aux termes de l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour et des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français édictée sur le fondement des 2° ou 3° de l'article L. 251-1 d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans. ". Aux termes de l'article L. 251-6 du même code : " Le sixième alinéa de l'article L. 251-1 et les articles L. 251-3, L. 251-7 et L. 261-1 sont applicables à l'interdiction de circulation sur le territoire français. ".

14. Compte tenu de ce qui a été dit précédemment sur la situation personnelle de M. D, ainsi que sur la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire français, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Rhône a commis une erreur d'appréciation en lui interdisant de circuler sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois, ni que celle-ci porterait atteinte à son droit à la libre circulation en qualité de ressortissant communautaire ou à l'article 45 de la charte des droits fondamentaux de l'union européenne.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. D doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E

Article 1er : M. D est admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet du Rhône.

Jugement rendu en audience publique le 4 janvier 2023.

La magistrate désignée

M. CLa greffière,

G. Montézin

La République mande et ordonne au préfet du Rhône, en ce qui les concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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