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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2300657

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2300657

mercredi 1 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2300657
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantCADOUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 janvier 2023, M. B C, retenu au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 28 janvier 2023 par lequel le préfet du Rhône lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trente-six mois ;

3°) de mettre à la charge de l'État au profit de son conseil la somme de 1 000 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

M. C soutient que :

- les décisions attaquées ont été signées par une autorité incompétente ;

- elles ne sont pas suffisamment motivées et sont entachées d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ;

- la décision lui refusant le bénéfice d'un délai de départ volontaire contrevient aux dispositions des articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision fixant le pays de destination ne respecte pas l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision lui interdisant le retour sur le territoire français durant 36 mois méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, puisqu'il justifie de circonstances humanitaires faisant obstacle au prononcé d'une telle mesure, par ailleurs disproportionnée, les faits qui lui sont reprochés étant insuffisants pour que son comportement soit qualifié de menace à l'ordre public.

Des pièces ont été produites les 31 janvier et 1er février 2023 par la préfète du Rhône.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Vu la prestation de serment de Mme F, interprète en langue arménienne.

La présidente du tribunal a délégué à Mme G les pouvoirs qui lui sont attribués en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 1er février 2023, Mme G a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Cadoux, avocate de M. C, qui a repris les moyens soulevés dans la requête et soutenu en outre que la décision portant obligation de quitter le territoire était entachée d'un vice de procédure, le médecin de l'OFII n'ayant pas été sollicité pour avis et qu'elle était entachée d'une erreur de droit, l'état de santé du requérant faisant obstacle à la mesure d'éloignement ; elle a fait valoir également que l'interdiction de retour sur le territoire français de trente-six mois était entachée d'un détournement de pouvoir dès lors que les précédentes mesures d'éloignement prises à l'encontre de l'intéressé étaient assorties d'interdiction de retour d'une durée équivalente, ce qui portait la durée de l'interdiction à neuf ans et que la nouvelle mesure ne pouvait être regardée comme abrogeant nécessairement les précédentes au regard des conséquences quant à son signalement sur le fichier européen de non admission ;

- les observations de M. C, requérant, assisté par téléphone de Mme F, interprète en langue arménienne ; il a indiqué avoir fait des démarches pour régulariser sa situation après le rejet de ses demandes d'asile mais sans succès ;

- les observations de Mme A pour la préfète du Rhône, qui conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant qui se présente comme étant de nationalité azerbaïdjanaise né le 4 octobre 1988, demande l'annulation des décisions du 28 janvier 2023 par lesquelles le préfet du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé d'office et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions des articles L. 614-8 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

3. En premier lieu, par un arrêté du 23 novembre 2022 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Rhône a donné à Mme E D, chef de bureau de l'éloignement, délégation de signature, en cas d'absence ou d'empêchement de la directrice des migrations et de l'intégration de la préfecture, pour les actes ressortant de la compétence de cette direction, à l'exception de ceux au nombre desquels ne figurent pas les décisions contestées. Dès lors, le requérant n'est pas fondé à se prévaloir de l'incompétence de l'auteur des décisions en litige.

4. En deuxième lieu, toutes les décisions contestées énoncent clairement les considérations de droit et de fait qui les fondent, le préfet du Rhône n'étant pas tenu de reprendre l'ensemble des informations portées à sa connaissance mais seulement les éléments déterminants ayant conduit à l'édiction des décisions litigieuses. Elles sont ainsi motivées, au regard des exigences des articles L. 613-1 et L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En troisième lieu, il ne ressort pas des décisions en litige, ni des pièces du dossier que le préfet du Rhône n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation de M. C, en particulier en lien avec sa demande d'asile et son état de santé, au regard des informations dont il disposait à la date d'édiction de l'arrêté. Par suite, le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui reprend les anciennes dispositions du 10° de l'article L. 511-4 de ce code : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié (). " Aux termes de l'article 9 de l'arrêté du 27 décembre 2016 susvisé : " L'étranger qui, dans le cadre de la procédure prévue aux titres I et II du livre V du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sollicite le bénéfice des protections prévues au 10° de l'article L. 511-4 ou au 5° de l'article L. 521-3 du même code est tenu de faire établir le certificat médical mentionné au deuxième alinéa de l'article 1er. / () / Toutefois, lorsque l'étranger est retenu en application de l'article L. 551-1 du même code, il est tenu de faire établir ce certificat médical par le médecin intervenant dans le lieu de rétention conformément à l'article R. 553-8 du même code. Le préfet est informé sans délai de cette démarche. / Dans tous les cas, l'étranger est tenu d'accomplir toutes les formalités nécessaires à l'établissement du certificat médical pour bénéficier de la protection qu'il sollicite. "

7. D'une part, si M. C a signalé suivre un traitement médicamenteux contre le stress et l'anxiété lors de l'évaluation de son état de vulnérabilité le 26 janvier 2023, il n'a apporté aucun élément d'information complémentaire sur son état de santé, en particulier lors de son audition par les services de police consignée par procès-verbal du 26 janvier 2023, ni aucun justificatif avant l'édiction de la mesure litigieuse. Cette seule mention portée à la connaissance du préfet n'était pas suffisamment précise sur la nature et la gravité des troubles allégués par l'intéressé. Ainsi, en s'abstenant de recueillir l'avis du collège de médecins ou du médecin désigné par le directeur général de l'office français de l'immigration et de l'intégration, le préfet du Rhône n'a pas entaché la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une irrégularité de procédure.

8. D'autre part, le requérant reconnaît à l'audience n'avoir entamé aucune démarche pour solliciter un titre de séjour au regard de son état de santé. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait demandé à consulter un médecin lors de son arrivée au centre de rétention. S'il produit à l'audience différents certificats médicaux, ceux-ci concernent essentiellement une prise en charge aux urgences de l'hôpital Édouard Herriot de Lyon, en avril 2022, pour une fracture du poignet droit à la suite d'un accident de voiture. S'il justifie de la prescription d'un traitement anxiolytique à partir du 30 juin 2022 lors de son incarcération à la maison d'arrêt de Lyon Corbas puis au centre de détention de Villefranche-sur-Saône, il ne justifie pas avoir été encore sous traitement à la date de la décision en litige, ni en tout état de cause, qu'il ne pourrait bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine. Le préfet du Rhône n'a dès lors pas méconnu les dispositions précitées de l'article L. 611-3 en prononçant à l'encontre de M. C une obligation de quitter le territoire français.

9. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

10. Si M. C se prévaut d'une résidence habituelle en France depuis près de dix ans, il ressort des pièces du dossier que sa demande d'asile déposée le 4 février 2015 et sa demande de réexamen présentée le 19 février 2018 ont été rejetées définitivement par la Cour nationale du droit d'asile par des décisions des 27 septembre 2016 et 10 octobre 2018, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ayant pris une décision de clôture le 23 novembre 2020 après le dépôt d'une seconde demande de réexamen. Le requérant se maintient sur le territoire français malgré deux précédentes mesures d'éloignement notifiées les 18 février 2021 et 19 avril 2022 qu'il n'a pas exécutées. L'intéressé qui se prévaut d'une activité professionnelle, sans en justifier, n'établit ainsi ni de son intégration sociale ni avoir développé des liens privés ou familiaux stables et anciens en France. Il n'allègue d'ailleurs pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays dont il a la nationalité. Par suite, et compte tenu de ce qui a été dit précédemment sur son état de santé, le préfet du Rhône n'a pas porté à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise en l'obligeant à quitter le territoire français. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision refusant le bénéfice d'un délai de départ volontaire :

11. En application des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire si le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public et s'il existe un risque, sauf circonstances particulières, que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet.

12. Pour justifier le refus d'accorder un délai de départ volontaire, le préfet du Rhône a relevé que le comportement de M. C, écroué le 20 avril 2022 à la suite de condamnations prononcées, d'une part par le tribunal judiciaire de Rouen le 27 mars 2019, à une peine de trois mois d'emprisonnement pour des faits de dégradation et détérioration de bien destiné à l'utilité ou à la décoration publique et vol en réunion, d'autre part, par le tribunal judiciaire de Lyon le 20 avril 2022, à une peine de dix mois d'emprisonnement pour des faits de conduite sans permis et sans assurance, de menace de mort réitérée et de menace de mort ou d'atteinte aux biens dangereuse pour les personnes à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique, de violences aggravées sur dépositaire d'une mission publique, de vol avec violences et de voyage sans titre de transport, et mis en cause à neuf reprises pour des faits similaires, constituait une menace à l'ordre public. Il a également retenu que l'intéressé s'est soustrait à l'exécution de précédentes mesures d'éloignement et qu'il ne présente pas de garanties de représentation suffisantes. En se bornant à soutenir qu'il vit depuis dix ans en France où il est venu demander l'asile et à faire état de ses problèmes de santé, et compte tenu de ce qui a déjà été dit, il ne conteste pas sérieusement la décision ici en litige. Il n'est ainsi pas fondé à se prévaloir de la méconnaissance des articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

13. Comme il a été dit au point 10 de ce jugement, les demandes d'asile et de réexamen présentées par M. C ont toutes été rejetées. Si l'intéressé soutient qu'en le renvoyant dans son pays dont il a nationalité, le préfet l'expose à des risques de tortures et de traitements inhumains ou dégradants, il mentionne uniquement être recherché en Russie où il a vécu avec ses parents, alors qu'il est constant qu'il n'est pas de nationalité russe. Ainsi, en fixant comme pays de renvoi le pays dont il a la nationalité ou dans lequel il établit être admissible, le préfet du Rhône ne méconnaît pas l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trente-six mois :

14. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

15. M. C fait l'objet d'une mesure d'éloignement pour laquelle aucun délai de départ volontaire n'a été accordé. Il ne justifie d'aucune circonstance humanitaire de nature à écarter une telle interdiction de territoire en mentionnant ses problèmes de santé et ses demandes d'asile. Eu égard à tout ce qui vient d'être dit et alors que le comportement du requérant, eu égard à la gravité et la répétition des faits qui lui sont reprochés et qu'il ne conteste pas, et pour lesquels il a été condamné à des peines d'emprisonnement à deux reprises, constitue effectivement une menace réelle et actuelle à l'ordre public, l'interdiction de retour sur le territoire français en litige pour une durée de trente-six mois ne présente pas un caractère disproportionné, au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle. Par suite, contrairement à ce que soutient M. C, l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois ne méconnaît pas les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

16. Enfin, si les décisions portant obligation à M. C de quitter le territoire français des 18 février 2021 et 19 avril 2022 étaient assorties chacune d'une interdiction de retour sur ce territoire d'une durée de trente-six mois, et quand bien même la dernière était toujours exécutoire, l'arrêté du 28 janvier 2023 retire implicitement mais nécessairement ces deux précédents arrêtés, actes non créateurs de droit qui n'ont reçu aucun début d'exécution. Ainsi, le moyen tiré d'un détournement de pouvoir doit être écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions du préfet du Rhône du 28 janvier 2023.

Sur les frais liés à l'instance :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, le versement d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DÉCIDE :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er février 2023.

La magistrate désignée,

K. G

La greffière,

C. Driguzzi

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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