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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2305401

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2305401

mardi 28 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2305401
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation6ème chambre
Avocat requérantMESSAOUD

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I - Par une requête enregistrée le 29 juin 2023 sous le n° 2305401, Mme A B, représentée par la SELARL Lozen Avocats, agissant par Me Messaoud, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née du silence gardé par la préfète du Rhône sur sa demande de titre de séjour ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Rhône, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour dans un délai de cinq jours ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de sept jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de condamner l'Etat à lui payer la somme de 1 000 euros par mois à compter du cinquième mois suivant le dépôt de sa demande de titre de séjour à parfaire au jour de la liquidation en réparation de ses préjudices ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour lui de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

Sur les conclusions à fin d'annulation :

- à titre principal, le juge de l'excès de pouvoir examine prioritairement les moyens de nature à justifier le prononcé de l'injonction demandée ; la décision litigieuse est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée, méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 de ce code, méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- à titre subsidiaire elle est entachée d'un défaut de motivation en l'absence de communication des motifs.

Sur les conclusions indemnitaires :

- l'administration a commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- l'illégalité fautive ainsi commise par la préfète en lui refusant implicitement la délivrance d'un titre de séjour lui a causé un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence évalués à 1 000 euros par mois à compter du cinquième mois suivant le dépôt de sa demande de titre de séjour à parfaire au jour de la liquidation de son préjudice.

La requête a été communiquée à la préfète du Rhône qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Mme A B a été admise par au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 avril 2023.

II - Par une requête enregistrée le 1er août 2023 sous le n° 2306518, Mme A B, représentée par la SELARL Lozen Avocats, agissant par Me Messaoud, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat, sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, à lui verser une somme de 18 000 euros à titre de provision en réparation des préjudices subis ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat et de la préfète du Rhône le versement d'une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour lui de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- elle justifie du caractère non sérieusement contestable de la créance ;

- l'Etat a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en lui refusant illégalement la délivrance d'un titre de séjour mention " vie privée et familiale " ;

- la décision implicite de rejet de sa demande est illégale, dès lors qu'elle n'est pas motivée, qu'elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'elle méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 de ce code, qu'elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et qu'elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle a subi un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence évalués à 1 000 euros par mois à compter du cinquième mois suivant le dépôt de sa demande de titre, soit 18 000 euros au total.

La requête a été communiquée à la préfète du Rhône qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Mme A B a été admise par au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 avril 2023.

Vu les autres pièces des dossiers ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Segado, président-rapporteur a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, née le 24 novembre 1977, de nationalité arménienne, déclare être entrée en France en avril 2013. Elle a déposé une demande d'asile le 2 mai 2013 qui a été rejetée le 26 décembre 2014 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, décision confirmée par la Cour nationale du droit d'asile, le 1er juillet 2016. Elle a ensuite sollicité la délivrance d'une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " le 10 mars 2021 pour laquelle elle s'est vu délivrer des récépissés de demande de titre de séjour régulièrement renouvelés. Une décision implicite de rejet est née en raison du silence gardé pendant quatre mois par l'administration sur sa demande. Par un courrier réceptionné par la préfecture du Rhône le 11 janvier 2023, Mme B a sollicité la communication des motifs de cette décision ainsi que l'indemnisation des préjudices subis résultant de l'illégalité de cette décision implicite de rejet. Par une première requête, elle demande au tribunal, l'annulation de cette décision implicite par laquelle la préfète du Rhône a rejeté sa demande ainsi que la condamnation de l'Etat à l'indemniser des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de l'illégalité de ce refus. Par une seconde requête, elle demande, sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, de condamner l'Etat à lui payer une somme de 18 000 euros à titre de provision en réparation des préjudices subis du fait de l'illégalité de cette décision implicite de rejet.

2. Les requêtes n°2305401 et n° 2306518 de Mme B qui concernent la même situation et présentent la même question à juger, ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. D'une part, aux termes de l'article R. 311-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont les dispositions ont été reprises, à compter du 1er mai 2021 à l'article R. 432-1 de ce code : " Le silence gardé par l'administration sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet ". Aux termes de l'article R. 311-12-1 de ce code codifié à compter du 1er mai 2021 au 1er aliéna de l'article R. 432-2 de ce code : " La décision implicite mentionnée à l'article R. 311-12 naît au terme d'un délai de quatre mois ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués ".

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, qui déclare avoir déposé une demande de titre de séjour le 10 mars 2021, produit des récépissés attestant du dépôt d'une telle demande. Du silence gardé pendant quatre mois par la préfète du Rhône sur cette demande est née une décision implicite de rejet. Alors qu'une décision portant refus de titre de séjour est au nombre de celles qui doivent être motivées, en application des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration, la requérante a sollicité la communication des motifs du rejet implicite ainsi opposé à sa demande de titre de séjour par un courrier reçu en préfecture le 17 janvier 2023. En l'absence de communication de ces motifs dans le mois suivant cette demande, l'intéressée est fondée à soutenir que la décision implicite refusant de lui délivrer un titre de séjour est illégale.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision contestée de la préfète du Rhône rejetant la demande d'admission au séjour de Mme B doit être annulée.

Sur les conclusions indemnitaires :

7. Toute illégalité est constitutive d'une faute susceptible d'engager la responsabilité de l'administration pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain.

8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / ".

9. Mme B soutient qu'elle a transféré le centre de ses intérêts privés et familiaux sur le territoire français depuis son arrivée en France il y a plus de huit ans, dès lors qu'elle déclare vivre aux côtés de son ex-époux, celui-ci étant titulaire du statut de réfugié, et de leurs trois enfants nés en 1998, 2000 et 2002 désormais majeurs, eux aussi bénéficiaires du statut de réfugié. Toutefois, il est constant que la requérante, dont la demande d'asile a été rejetée, se maintient irrégulièrement en France depuis lors. En outre, les éléments produits ne permettent pas d'établir ni de l'existence d'une vie commune avec son ex-époux, ni de l'intensité des liens qu'elle entretiendrait avec ses enfants. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que la requérante serait dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine où elle a vécu l'essentiel de son existence, ni qu'elle ne pourrait solliciter la délivrance de visas afin de rendre visite à ses enfants, désormais majeurs, en France. Enfin, la requérante ne justifie pas d'une insertion sociale ou professionnelle particulière en France. Dans les circonstances de l'espèce, Mme B n'est pas fondée à soutenir que la décision litigieuse aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, cette décision implicite de refus de titre n'est pas entachée d'une erreur de droit ou d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 423-23 du le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et ne méconnaît pas davantage les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. En second lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

11. Eu égard à ce qui a été dit précédemment sur la situation personnelle de Mme B la décision de refus de séjour en litige ne méconnaît pas davantage les dispositions de l'article L. 435-1 du le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. De même, la décision de refus de séjour en litige n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de Mme B.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la seule illégalité fautive entachant la décision contestée est constituée par le défaut de motivation relevé au point 5, et le préjudice dont Mme B demande réparation est dépourvu de tout lien de causalité direct et certain avec un tel vice de légalité externe. Par suite, ses conclusions indemnitaires doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent jugement, qui accueille les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme B, implique seulement, eu égard au motif d'annulation retenu et après examen de l'ensemble des autres moyens de la requête, que la préfète du Rhône procède, sur le fondement de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, au réexamen de la demande de l'intéressée dans un délai de deux mois. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur la demande de provision :

14. Le présent jugement statue au fond sur les conclusions indemnitaires de Mme B. Il n'y a dès lors plus lieu de statuer sur ses conclusions tendant à condamner l'Etat au versement d'une provision au titre de l'article R. 541-1 du code de justice administrative.

Sur les frais liés au litige :

15. D'une part, s'agissant de l'instance n° 2305401, Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à Me Messaoud, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

16. D'autre part, s'agissant du référé provision n° 2306518, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par Mme B sur le fondement des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la préfète du Rhône portant rejet de la demande de titre de séjour de Mme B est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Rhône de procéder au réexamen de la demande de Mme B dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.

Article 3 : l'Etat versera à Me Messaoud, au titre de l'instance n° 2305401 une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Messaoud renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Il n'y pas lieu de statuer sur les conclusions aux fins de provision de la requête n° 2306518.

Article 5 : Le surplus des conclusions des requêtes n° 2305401 et n° 2306518 est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Messaoud, et à la préfète du Rhône.

Délibéré après l'audience du 14 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

M. Segado, président,

Mme Bardad, première conseillère.

Mme Boulay, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 janvier 2025.

Le président-rapporteur,

J. Segado

L'assesseure la plus ancienne,

N. BardadLa greffière,

E. Seytre

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Une greffière,

Nos 2305401-2306518

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