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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2306234

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2306234

jeudi 30 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2306234
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre
Avocat requérantBERTIN BRIGITTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 24 juillet 2023 et 27 juin 2024, M. C B, représenté par Me Hassairy, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 25 mai 2023, par laquelle le préfet de la Loire a rejeté sa demande d'autorisation de regroupement familial au bénéfice de son épouse et de leur fille, ainsi que le refus implicite du 3 juin 2024 né du silence gardé par le préfet sur son recours gracieux ;

2°) à titre principal et en cas d'annulation pour un motif d'illégalité interne, d'enjoindre au préfet de la Loire d'autoriser le regroupement familial au bénéfice de son épouse et de leur fille, dans un délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir, ou à titre subsidiaire et en cas d'annulation pour un motif d'illégalité externe, d'enjoindre au préfet de réexaminer sa demande de regroupement familial dans un délai de deux mois suivant la notification du jugement à intervenir, et, sous astreinte de 50 euros par jour de retard à l'expiration de ce délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le maire aurait dû être saisi pour avis ;

- l'article L. 437-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'existe pas et la décision attaquée est entachée d'un défaut de base légale ;

- le préfet de la Loire aurait dû faire application de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988, et non des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour fonder sa décision de refus.

- le préfet ne pouvait légalement lui opposer le fait qu'il en en situation de polygamie ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3, celles du 1 de l'article 9 et celles de l'article 10 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

La requête a été communiquée au préfet de la Loire qui n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Dèche ayant été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né le 19 septembre 1983, a présenté une demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse et de leur fille. Par une décision du 25 mai 2023, le préfet de la Loire a refusé de faire droit à sa demande. M. B demande au tribunal l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 434-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le maire dispose d'un délai de deux mois à compter de la réception du dossier pour vérifier si les conditions de ressources et de logement prévues aux 1° et 2° de l'article L. 434-7 sont remplies. Il dispose d'un délai de durée égale, s'il a été saisi à cette fin par le préfet ou, à Paris, par le préfet de police, pour émettre un avis le respect des principes essentiels qui régissent la vie familiale en France, prévu au 3° du même article "

3. Le requérant fait valoir que le rejet de sa demande de regroupement familial n'a pas été précédé de la consultation préalable du maire de sa commune de résidence concernant l'appréciation de ses ressources et de son logement. Toutefois, aucune disposition législative ou réglementaire ni aucun principe n'impose que l'autorité préfectorale, lorsqu'elle envisage de rejeter une demande d'autorisation de regroupement familial pour un motif étranger aux conditions de ressources et de logement prévues aux 1° et 2° de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, fasse procéder, au préalable, à une enquête à ce sujet et recueille notamment l'avis du maire de la commune de résidence du demandeur. Par suite, dès lors que la décision de refus d'autorisation de regroupement familial contestée se fonde exclusivement sur le motif tiré de ce que l'intéressé était toujours marié à sa première épouse, et qu'à ce titre il ne pouvait être regardé comme se conformant aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, en méconnaissance du 3° de de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le moyen tenant à l'irrégularité de la procédure à l'issue de laquelle cette décision est intervenue doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction applicable au litige : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; / 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil. " et aux termes de l'article L. 434-9 de ce code : " Lorsqu'un étranger polygame réside en France avec un premier conjoint, le bénéfice du regroupement familial ne peut être accordé à un autre conjoint. Sauf si cet autre conjoint est décédé ou déchu de ses droits parentaux, ses enfants ne bénéficient pas non plus du regroupement familial. "

5. D'une part, pour refuser de faire droit à la demande de regroupement familial présentée par M. B, le préfet de la Loire s'est fondé sur la circonstance qu'il était toujours marié à sa première épouse dès lors que le jugement de divorce tunisien du 2 mai 2017 ne produisait aucun effet en France, étant assimilé à une répudiation. Le préfet en a déduit que l'arrivée de la nouvelle épouse de l'intéressé en France était de nature à créer une situation de polygamie contraire aux lois de la République, faisant ainsi application des dispositions précitées de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction applicable au litige. Si le requérant fait valoir que le préfet s'est fondé sur les dispositions de l'article L. 437-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui n'existent pas, cette simple erreur matérielle n'est pas de nature à entacher la décision attaquée d'illégalité, dès lors que cette mention est associée à l'énoncé des dispositions précitées de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Enfin, le préfet de la Loire a pu légalement se fonder sur ces dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ne comporte pas de stipulations semblables susceptibles de fonder un refus d'autorisation de regroupement familial pour un tel motif.

6. D'autre part, M. B soutient que c'est à tort que le préfet de la Loire l'a regardé comme toujours marié à une première épouse. Il ressort toutefois des pièces du dossier et n'est pas contesté qu'avant d'épouser Mme D, M. B a contracté mariage en Tunisie avec Mme A. Si le requérant fait valoir que le 2 mai 2017, le tribunal d'instance de Sousse a prononcé le divorce entre lui-même et Mme A, il ressort des pièces du dossier que cette décision n'a pas été reconnue par les institutions judiciaires en France et que par un arrêt du 1er septembre 2022, la cour d'appel de Besançon a déclaré recevable l'action en divorce intentée en France à l'encontre de sa première épouse. Dès lors que la procédure de divorce de M. B d'avec sa première épouse était toujours en cours à la date de la décision attaquée, et alors qu'il n'est pas contesté que sa première épouse résidait sur le territoire français, c'est sans commettre d'erreur de droit que, pour refuser de faire droit à sa demande de regroupement familial présentée au profit de sa second épouse, le préfet de la Loire a estimé qu'il se trouvait dans une situation de polygamie contraire aux lois de la République Française.

7. En troisième lieu aux termes de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. " Enfin, aux termes de l'article 10 de cette même convention : " 1. Conformément à l'obligation incombant aux Etats parties en vertu du paragraphe 1 de l'article 9, toute demande faite par un enfant ou ses parents en vue d'entrer dans un Etat partie ou de le quitter aux fins de réunification familiale est considérée par les Etats parties dans un esprit positif, avec humanité et diligence. Les Etats parties veillent en outre à ce que la présentation d'une telle demande n'entraîne pas de conséquences fâcheuses pour les auteurs de la demande et les membres de leur famille. () ".

8. Compte tenu de la possibilité pour M. B de présenter une nouvelle demande de regroupement familial, la décision attaquée ne peut être regardée comme portant une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance de ces stipulations.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Les Etats parties veillent à ce que l'enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré, à moins que les autorités compétentes ne décident, sous réserve de révision judiciaire et conformément aux lois et procédures applicables, que cette séparation est nécessaire dans l'intérêt supérieur de l'enfant. () ". M. B ne peut utilement se prévaloir de ces stipulations, qui créent seulement des obligations entre Etats membres, sans ouvrir de droits aux personnes.

10. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 25 mai 2023.

11. Dès lors que le présent jugement rejette les conclusions aux fins d'annulation de la requête, les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte et celles relatives aux frais de l'instance doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet de la Loire.

Délibéré après l'audience du 17 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Dèche, présidente,

Mme Journoud, conseillère,

Mme Pouyet, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 janvier 2025.

La présidente-rapporteure,

P. Dèche

L'assesseure la plus ancienne,

L. Journoud

La greffière,

S. Hosni

La République mande et ordonne au préfet de la Loire, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Une greffière,

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