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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2308928

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2308928

jeudi 2 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2308928
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantSELARL BS2A BESCOU ET SABATIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 octobre 2023, M. D, représenté par Me Bescou, demande au Tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 17 octobre 2023 par lesquelles la préfète du Rhône lui a tacitement refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, en fixant le pays de destination, et l'a interdit de retour pendant un an ;

2°) d'enjoindre à ladite préfète de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", subsidiairement de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de procéder à l'effacement de son signalement dans le système d'information dit E ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les décisions sont entachées d'incompétence ;

- le refus de séjour tacitement révélé par la mesure d'éloignement, l'obligation de quitter le territoire et le refus d'accorder un délai de départ sont illégaux en l'absence d'examen particulier de sa situation ;

- le refus de séjour révélé par la mesure d'éloignement est entaché d'un vice de procédure à défaut d'avoir saisi la commission du titre de séjour préalablement, méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'obligation de quitter le territoire méconnaît les articles 8 et 3-1 des conventions précitées ;

- le refus d'accorder un délai de départ volontaire est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation notamment s'agissant de la menace à l'ordre public ;

- l'interdiction de retour est entachée d'erreur de droit et d'appréciation, elle méconnait en outre l'article 8 de la convention précitée ;

- l'obligation de quitter le territoire, le refus d'accorder un délai de départ, l'interdiction de retour et la décision fixant le pays de destination sont illégales en raison de l'illégalité des décisions qui les précèdent.

La présidente du tribunal a désigné, par décision du 1er septembre 2023, M. Reymond-Kellal, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant notamment des articles L. 614-5 (procédure dite " six semaines ") et L. 614-9 (procédure dite " 96h ") du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu :

- la prestation de serment de M. B, interprète en langue albanaise,

- la décision du 27 octobre 2023 assignant à résidence dans le Rhône,

- les décisions attaquées et les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Bescou, pour le requérant, qui conclut aux mêmes fins que la requête en soutenant les mêmes moyens, et en insistant particulièrement sur l'existence d'un refus de séjour révélé, le suivi du diabète dont souffre le requérant et " le droit à l'oubli " ;

- et les déclarations de M. D assisté de M. B, qui précise que son diabète était déjà la pathologie à l'origine de sa demande présentée en qualité d'étranger malade d'une part, et qu'il a été éloigné de manière forcée en 2015 d'autre part.

La préfète du Rhône n'étant ni présente, ni représentée.

Les parties ayant été informées en cours d'audience, conformément aux dispositions de l'article R. 776-25 du code de justice administrative, que la décision à intervenir est susceptible d'être fondée sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions en annulation d'une décision refusant le séjour qui aurait été prise concomitamment à la mesure d'éloignement.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant albanais né en 1967, est entré une première fois en France en octobre 2012 accompagné de son épouse et leur premier enfant. Trois autres enfants sont nés sur le territoire ensuite. Leur demande d'asile a été rejetée en dernier lieu le 21 mai 2014 par la Cour nationale du droit d'asile. Il a fait l'objet, le 15 septembre 2014, d'un refus de séjour, notamment en qualité d'étranger malade, assorti d'une obligation de quitter le territoire. Eloigné en août 2015, il est revenu sur le territoire le mois suivant.

2. Par décisions du 17 octobre 2023 dont il demande l'annulation, la préfète du Rhône l'a de nouveau obligé à quitter le territoire, cette fois-ci sans délai, en fixant l'Albanie comme pays de destination, et l'a interdit de retour en France pendant un an. Par décision distincte du même jour qui n'est pas contestée, M. D a été assigné à résidence en vue de l'exécution de cette mesure d'éloignement.

Sur les conclusions en annulation :

En ce qui concerne le refus de séjour " révélé " :

3. S'il ressort des mentions de l'obligation de quitter le territoire en litige que M. D a déposé une demande d'admission exceptionnelle au séjour le 10 août 2021 et qu'une décision de rejet est née du silence gardé sur celle-ci pendant quatre mois, ladite mesure d'éloignement ne révèle pas, par elle-même, un nouveau refus de séjour sur ce point, ni d'ailleurs un autre sur la demande complémentaire du 12 avril 2023 qui a également fait l'objet d'une décision implicite distincte. Par suite, les conclusions tendant à l'annulation d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour qui aurait été tacitement prise concomitamment à l'obligation de quitter le territoire et qui serait révélée par celle-ci, alors qu'elle est inexistante à la date d'introduction de la requête, sont entachées d'une irrecevabilité et ne peuvent qu'être rejetées.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

4. En premier lieu, la mesure d'éloignement a été signée par Mme C, chargée de mission au bureau de l'éloignement, en vertu d'une délégation consentie à cet effet par un arrêté de la préfète du Rhône du 13 octobre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du Rhône le 16 octobre suivant, en l'absence ou l'empêchement d'autres autorisé dont il n'est pas établi qu'elles ne le fussent pas.

5. En deuxième lieu, la mesure d'éloignement indique les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Celles-ci permettent d'en comprendre le sens et d'en contester utilement le bien fondé. Elle est ainsi suffisamment motivée. En outre, il ressort de cette motivation et des éléments produits par la préfète du Rhône dans l'instance qu'elle a procédé à un examen de la situation personnelle de M. D portée à sa connaissance préalablement à l'édiction des décisions litigieuses.

6. En troisième lieu, l'obligation de quitter le territoire en litige ne trouve pas son fondement légal dans le refus tacite de séjour qui est inexistant, non plus qu'elle aurait été prise pour l'application d'une telle décision. Les moyens tirés de l'illégalité de celle-ci, soulevés par la voie de l'exception, sont par suite inopérants. Il en irait de même de l'illégalité des refus implicites nés des silences gardés sur les demandes des 10 août 2021 et 12 avril 2023, à supposer que le requérant entende en réalité diriger ses moyens à leur encontre, puisqu'en tout état de cause la mesure d'éloignement trouve son fondement dans le 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En dernier lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire () à la sûreté publique, () à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales () ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. D réside irrégulièrement en France, comme son épouse qui a également fait l'objet d'un précédent refus de séjour assorti d'une mesure d'éloignement qu'elle n'a pas exécutée, aucune disposition légale ou réglementaire non plus qu'aucun principe faisant obstacle à ce qu'il soit tenu compte du non-respect de l'obligation de quitter le territoire depuis plus de cinq ans. Il ne peut non plus se prévaloir d'une durée de résidence ininterrompue de plus de dix ans puisqu'il a fait l'objet d'un éloignement forcé ainsi qu'il l'admet lui-même, peu important qu'il soit revenu presque immédiatement ensuite, sans qu'il fasse état d'une réelle insertion dans la société française. Il n'apparait pas, en outre, qu'il ne pourrait faire l'objet d'un suivi ou d'un traitement de son diabète et de ses autres pathologies en Albanie, où il a résidé l'essentiel de son existence et où il n'est pas davantage établi que ses enfants ne pourraient y poursuivre une scolarité normale ou que la cellule familiale ne pourrait s'y reconstituer. Ainsi, l'obligation de quitter le territoire ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit de M. D de mener une vie privée et familiale normale eu égard aux buts poursuivis par une telle mesure. Elle ne porte pas davantage atteinte à l'intérêt supérieur de ses enfants. Il n'est pas non plus établi que cette décision emporte manifestement des conséquences disproportionnées sur la situation personnelle de M. D ou celle de sa famille.

En ce qui concerne le délai de départ volontaire et l'interdiction de retour :

9. Pour refuser l'octroi d'un délai de départ de départ volontaire à M. D en application de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'autorité préfectorale a estimé que son comportement présente une menace à l'ordre public d'une part, et un risque de soustraction à la mesure d'éloignement d'autre part. Pour caractériser ce dernier, elle a formellement retenu que l'intéressé ne pouvait justifier être entré régulièrement sur le territoire, en n'ayant pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, et qu'il ne présentait pas de garanties suffisantes de représentation au motif que le caractère stable de son hébergement n'est pas établi.

10. Concernant la menace à l'ordre public, M. D reconnait avoir vendu quelques vêtements il y a quelques années mais ceci afin de subvenir aux besoins de ses jeunes enfants. Ces faits, pour lesquels il n'a au demeurant pas été condamnés ni même rappelés à la Loi, ne caractérisent pas une menace à l'ordre public en eux-mêmes. La décision attaquée mentionne, en outre, des faits " d'aide à l'entrée ou au séjour irrégulier d'un étranger et faux dans un document administratif " pour lesquels il a été placé en garde à vue le 17 octobre 2023. Cependant, l'autorité préfectorale ne produit aucun élément, notamment pas les extraits de procès-verbaux pertinents ou les suites données par l'autorité judiciaire compétente, susceptibles d'établir l'existence matérielle de ces faits et l'imputabilité des agissements au requérant, lequel les conteste fermement. Il ne peut, dès lors, être tenu pour établi que le comportement de M. D constitue une menace réelle et actuelle à l'ordre public. Le premier motif est donc entaché d'illégalité.

11. Concernant le risque de soustraction, il ressort des termes mêmes de l'arrêté contesté que M. D a sollicité la délivrance d'un titre de séjour après sa nouvelle entrée sur le territoire. Le 1° de l'article L. 612-2 du code précité ne pouvait, par suite, être retenu, alors même qu'il serait irrégulièrement entré en France et que sa demande de titre aurait été définitivement rejetée. En outre, il ressort tant des conditions mêmes dans lesquelles l'intéressé a été interpellé chez lui, à 6h du matin, que de l'attestation d'hébergement de l'association Alynéa mentionnant un logement au 6 avenue Division Leclerc à Vénissieux depuis le 22 décembre 2015 avec toute sa famille, que, contrairement à ce qu'a retenu l'autorité préfectorale, M. D justifie d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. Dès lors, elle ne pouvait retenir, sans méconnaitre le 8° de l'article L. 612-2 du code précité, qu'il ne dispose pas de garanties suffisantes de représentation alors, en outre, qu'il est constant qu'il est muni d'un document de voyage en cours de validité. Le second motif est ainsi tout autant entaché d'illégalité.

12. Il résulte de ce qui précède que M. D est fondé à demander l'annulation de la décision lui refusant un délai de départ volontaire ainsi que, par voie de conséquence, la décision lui interdisant le retour en France qui a été prise au visa de l'article L. 612-6 du code précité, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens.

Sur les conclusions en injonction :

13. Si l'annulation des décisions refusant un délai de départ volontaire et interdisant le retour en France n'implique ni la délivrance d'un titre, ni le réexamen de la situation du requérant au regard de son droit au séjour, le présent jugement, qui annule la décision portant interdiction de retour pendant d'un an, implique nécessairement l'effacement du signalement de M. D aux fins de non admission dans le système d'information E, conformément aux modalités prévues par l'article L. 613-7 du code précité. Si ce signalement a été réellement effectué à la date du présent jugement, il y a lieu d'enjoindre à la préfète du Rhône de saisir sans délai les services ayant procédé à son signalement, en vue de la mise à jour du fichier en tenant compte de cette annulation, laquelle constitue un motif d'extinction au sens de l'article 7 du décret du 28 mai 2010, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte. Sinon, il appartiendra seulement à l'autorité préfectorale de s'abstenir de procéder à ce signalement en conséquence de l'annulation de l'interdiction de retour du 17 octobre 2023.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les décision du 17 octobre 2023 par lesquelles la préfète du Rhône a refusé un délai de départ volontaire à M. D et lui a interdit le retour en France pendant un an sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Rhône d'exécuter l'annulation de l'interdiction de retour selon les modalités fixées au point 13.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mis à disposition au greffe le 2 novembre 2023.

Le magistrat désigné,

R. Reymond-Kellal

Le greffier,

T. Clément

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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