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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2308998

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2308998

vendredi 17 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2308998
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantBROCARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 octobre 2023, Mme E C, représentée par Me Lucie Brocard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 10 octobre 2023 par laquelle la préfète du Rhône a décidé sa remise aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de huit jours sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée, en l'absence de mention de l'article 18 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le déroulement de la procédure ne lui a pas été expliqué dans une langue qu'elle comprend, en violation de l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il n'est pas établi que l'entretien individuel et confidentiel prévu à l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 a été mené ;

- le droit d'être entendu préalablement à la prise de décision a été méconnu ;

- il n'est pas justifié de l'acceptation par les autorités espagnoles de sa remise ;

- la préfète du Rhône s'est dispensée de procéder à un examen particulier de sa situation ;

- la décision attaquée méconnaît l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 novembre 2023, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas susceptibles de prospérer.

La présidente du tribunal a désigné Mme A pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu la décision attaquée et les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les observations de Me Nicolas, pour Mme C, qui a repris ses conclusions et moyens et fait valoir, en outre, qu'il n'est pas établi que l'entretien confidentiel a été mené par une personne qualifiée au sens de la réglementation applicable.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante guinéenne née le 26 août 1994, est entrée irrégulièrement en France le 20 juin 2023 pour y demander l'asile. Elle demande au tribunal d'annuler la décision du 10 octobre 2023 par laquelle la préfète du Rhône a décidé sa remise aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de cette demande.

Sur l'admission à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Sur les conclusions à fin d'annulation et les conclusions accessoires :

3. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par Mme B D, cheffe du pôle régional Dublin, qui disposait d'une délégation consentie à cet effet par un arrêté de la préfète du Rhône du 2 octobre 2023 publié le lendemain au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture. Le moyen tiré de l'incompétence de l'autorité signataire de la décision attaquée doit donc être écarté.

4. En deuxième lieu, en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre État membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre État membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement européen dont il est fait application.

5. La décision attaquée vise le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et les articles de ce texte dont il est fait application, précise qu'après consultation du fichier européen Eurodac, il était apparu que Mme C avait été identifiée le 8 mai 2023 en Espagne à la suite d'un franchissement irrégulier de frontière, et que les autorités espagnoles, ainsi responsables de sa demande d'asile, ont accepté de la reprendre en charge. Cette décision est, par suite, suffisamment motivée. Par ailleurs, il ne ressort pas des termes de cette décision qu'elle aurait été prise sans réel examen de la situation de Mme C.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement et notamment : / a) des objectifs du présent règlement () b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée () c) de l'entretien individuel en vertu de 1'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; f) de 1'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits, y compris des coordonnées des autorités visées à l'article 35 et des autorités nationales chargées de la protection des données qui sont compétentes pour examiner les réclamations relatives à la protection des données à caractère personnel. / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que la requérante s'est vue remettre le 4 juillet 2023, avant son entretien individuel et lors de l'enregistrement de sa demande d'asile, les brochures " A " et " B " constituant la brochure commune prévue par les dispositions citées au point précédent rédigées en français, qui ont été portées oralement à sa connaissance en langue peule, seule langue qu'elle a déclaré comprendre, par l'intermédiaire d'un interprète agréé par l'administration. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement européen cité au point précédent doit être écarté.

8. En quatrième lieu, selon les termes de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

9. Il ressort des pièces du dossier, d'une part, que Mme C a bénéficié d'un entretien individuel confidentiel mené le 4 juillet 2023 à la préfecture de police de Paris, par le biais d'un interprète en langue peule. D'autre part, le préfet de police de Paris étant compétent pour enregistrer les demandes d'asile, les agents recevant les étrangers au sein du guichet unique des demandeurs d'asile doivent être regardés comme ayant la qualité de " personne qualifiée en vertu du droit national " pour mener l'entretien individuel, ce que suffit en tout état de cause à établir la mention portée sur le compte rendu selon laquelle la requérante a été entendue par un agent qualifié de la préfecture. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision a été prise à l'issue d'une procédure méconnaissant les dispositions citées au point précédent doit être écarté.

10. En cinquième lieu, ainsi qu'il a été dit au point précédent, Mme C a bénéficié d'un entretien individuel et a pu, à cette occasion, présenter toute observation utile. La requérante n'est, dès lors, pas fondée à soutenir que son droit d'être entendue a été méconnu.

11. En sixième lieu, il ressort des pièces du dossier, contrairement à ce que soutient Mme C, que les autorités espagnoles ont été saisies le 28 juillet 2023 d'une demande de remise, et qu'elles ont donné leur accord le 10 août 2023.

12. En septième et dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. ".

13. Pour soutenir que la préfète du Rhône aurait dû faire application de la clause discrétionnaire citée au point précédent, Mme C se borne à faire valoir qu'elle aurait été mal accueillie en Espagne. Cette seule circonstance, à la supposer établie, n'est pas de nature à faire regarder la décision attaquée comme entachée d'erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions précitées de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013.

14. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 10 octobre 2023 par laquelle la préfète du Rhône a ordonné sa remise aux autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile. Ses conclusions à fin d'annulation doivent ainsi être rejetées, de même, par voie de conséquence, que celles présentées à fin d'injonction sous astreinte et celles tendant à l'application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Mme C est admise à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E C, à Me Lucie Brocard et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 novembre 2023.

La magistrate désignée,

A. ALa greffière,

S. Lecas

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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