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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2309421

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2309421

jeudi 8 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2309421
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantGODDET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 8 novembre 2023 et 19 janvier 2024, M. C D, représenté par Me Violaine Goddet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 20 octobre 2023 par lequel la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de six mois ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour jusqu'au réexamen de sa situation, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, et de procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

4°) à titre subsidiaire, de suspendre l'exécution de la mesure d'éloignement dans l'attente de la décision de la Cour nationale du droit d'asile et de lui délivrer, jusqu'à l'intervention de cette décision, une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour cette dernière de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît son droit d'être entendu tel qu'il est garanti notamment par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle a été prise sans réel examen de sa situation et est entachée d'une erreur de droit ;

S'agissant du pays de destination :

- la décision fixant le pays de destination est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît son droit d'être entendu ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les articles 1er, 4 et 19 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît son droit d'être entendu ;

- elle est entachée d'une erreur de droit en raison d'une inexacte application des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen particulier de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation ;

S'agissant de la suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement :

- il fait état d'éléments justifiant la suspension de l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 janvier 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun moyen de la requête n'est fondé.

La présidente du tribunal a désigné Mme Fullana pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Fullana,

- les observations de Me Goddet, représentant M. D, qui a repris ses conclusions et moyens à l'exception de ses conclusions aux fins de suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement dont elle s'est expressément désistée,

- et les observations de M. D, assisté par téléphone d'un interprète en langue pachto.

La préfète n'était ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant afghan né le 1er janvier 1998, est entré en France le 9 mai 2021 selon ses déclarations. Il a déposé une demande d'asile, qui a été rejetée le 19 octobre 2022 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et le 19 juin 2023 par la Cour nationale du droit d'asile. Il a sollicité, le 25 juillet 2023, le réexamen de sa demande d'asile, laquelle a été déclarée irrecevable par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 16 août 2023. M. D demande au tribunal, à titre principal, d'annuler l'arrêté du 20 octobre 2023 par lequel la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de six mois.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins de suspension de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français :

3. Si, dans sa requête, M. D avait demandé la suspension de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, il a expressément abandonné ces conclusions à l'audience. Dès lors, il y a lieu pour le tribunal de ne statuer que sur les conclusions présentées par M. D à titre principal et tendant à l'annulation de l'arrêté du 20 octobre 2023.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français vise les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne les éléments de fait relatifs à la situation propre du requérant. Elle est par suite suffisamment motivée.

5. En deuxième lieu, si M. D soutient qu'il n'a pas été informé, préalablement à la décision en litige, qu'il était susceptible, à la suite du rejet de sa demande d'asile, de faire l'objet d'une mesure d'éloignement, il ne fait état d'aucun élément propre à sa situation personnelle autre que ceux rappelés par la préfète dans la décision attaquée. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que, s'il avait été invité à produire ses observations, la procédure aurait pu aboutir à un résultat différent. Par suite, le moyen tiré de la violation de son droit d'être entendu, reconnu par la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, doit être écarté.

6. En dernier lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté en litige ni des pièces du dossier que la préfète du Rhône n'aurait pas procédé à un réel examen de la situation du requérant avant de prendre la mesure d'éloignement en litige ou qu'elle aurait entaché sa décision d'une erreur de droit en s'estimant en situation de compétence liée pour prendre une telle mesure.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

7. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été dit précédemment, M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

8. En deuxième lieu, l'arrêté en litige vise les dispositions de l'article L. 721-4, fait état des demandes d'asile du requérant et des décisions prises par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile et précise que le requérant n'établit pas que sa vie ou sa liberté seraient menacées ou qu'il serait exposé dans son pays à des peines ou traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dès lors, la décision fixant le pays de destination est suffisamment motivée.

9. En troisième lieu et pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 5, le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination a été prise en méconnaissance du droit du requérant d'être entendu doit être écarté.

10. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des traitements inhumains ou dégradants ".

11. D'autre part, aux termes de l'article 1er de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " La dignité humaine est inviolable. Elle doit être respectée et protégée. ". Aux termes de l'article 4 de la même charte : " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Enfin, son article 19 stipule : " () 2. Nul ne peut être éloigné, expulsé ou extradé vers un Etat où il existe un risque sérieux qu'il soit soumis à la peine de mort, à la torture ou à d'autres peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

12. M. D indique avoir fui l'Afghanistan par crainte des talibans et ne pouvoir y retourner, en raison de risques de représailles, du fait de son opposition à l'idéologie talibane, de son " profil occidentalisé " et de la collaboration de l'un de ses frères avec les forces armées américaines et afghanes. Toutefois, il ne produit aucun élément probant et circonstancié à l'appui de ses allégations sur les risques qu'il encourt personnellement en cas de retour en Afghanistan où résident toujours son épouse et son fils mineur. Dans ces conditions, et alors d'ailleurs que ses demandes d'asile ont été rejetées, en dernier lieu par la Cour nationale du droit d'asile ainsi que le requérant l'a indiqué à l'audience, les moyens tirés de ce que la décision fixant le pays de destination méconnaîtrait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celles des articles 1er, 4 et 19 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne doivent être écartés.

13. En dernier lieu et pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, le moyen tiré de ce que la préfète aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur la situation de M. D ne peut être qu'écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

14. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été dit précédemment, M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

15. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué a été signé par Mme A B, directrice adjointe des migrations et de l'intégration, titulaire d'une délégation de signature à cet effet en cas d'absence ou d'empêchement de la directrice des migrations et de l'intégration, par un arrêté de la préfète du Rhône du 13 octobre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du Rhône du 16 octobre suivant. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée doit, par suite, être écarté.

16. En troisième lieu, et pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 5, le moyen tiré de ce que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de six mois a été prise en méconnaissance du droit du requérant d'être entendu doit être écarté.

17. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

18. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

19. La décision en litige vise les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et comporte la mention des considérations de fait retenues par la préfète du Rhône pour prendre à l'encontre du requérant une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de six mois. Elle est, par suite, suffisamment motivée. Par ailleurs, il ne ressort pas des termes de cette décision qu'elle aurait été prise sans réel examen de la situation du requérant.

20. En cinquième lieu, il résulte de ce qui vient d'être exposé au point 18 que la préfète n'a pas entaché sa décision d'une erreur de droit en ne mentionnant pas la circonstance que le requérant ne constituait pas une menace à l'ordre public. En outre, il ressort des pièces du dossier que M. D est entré en France en mai 2021, qu'il ne justifie pas d'une insertion particulière dans la société française, s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement et ne fait état d'aucune circonstance particulière qui ferait obstacle à la mesure en litige. Dans ces conditions, et quand bien même l'intéressé ne représente pas une menace pour l'ordre public, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de six mois n'est pas davantage entachée d'une erreur d'appréciation.

21. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à soutenir que les décisions du 20 octobre 2023 de la préfète du Rhône sont entachées d'illégalité et à en demander l'annulation. Dès lors, ses conclusions à fin d'annulation ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles tendant à la mise en œuvre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est donné acte du désistement des conclusions de M. D tendant à la suspension de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 février 2024.

La magistrate désignée,

M. FullanaLa greffière,

S. Lecas

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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