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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2309750

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2309750

mardi 21 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2309750
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantBOUHALASSA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 novembre 2023, M. E, actuellement retenu au centre de rétention de Lyon Saint-Exupéry, représenté par Me Bouhalassa, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 novembre 2023 par lequel la préfète du Rhône l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant 18 mois ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au bénéfice de son conseil en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. D soutient que :

- les décisions attaquées sont entachées d'un défaut de motivation ;

- elles n'ont pas été précédées d'un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elles n'ont pas été signées par une autorité compétente ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la durée de l'interdiction de retour est disproportionnée.

La préfète du Rhône a produit des pièces, enregistrées le 20 novembre 2023, mais n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme A pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 21 novembre 2023, ont été entendus :

- le rapport de Mme A,

- les observations de Me Bouhalassa, représentant M. D, assisté de Mme C, interprète en langue arabe, qui reprend les conclusions de la requête par les mêmes moyens mais abandonne le moyen tiré de l'incompétence du signataire ;

- et les observations de Mme B, représentant la préfète du Rhône.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant tunisien né le 11 novembre 1992, demande l'annulation de l'arrêté du 15 novembre 2023 par lequel la préfète du Rhône l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu de prononcer, dans les circonstances de l'espèce et en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les moyens communs aux décisions en litige :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué comporte les considérations de droit et de faits sur lesquelles se fondent les décisions en litige. Il rappelle notamment les dispositions et stipulations pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales, et indique notamment que M. D, qui dispose d'un titre de séjour délivré par les autorités italiennes, ne démontre plus être légalement admissible en Italie, les autorités de cet Etat ayant refusé sa réadmission sur leur territoire le 10 novembre 2023, et qu'il ne justifie pas être entré régulièrement en France, ce qui justifie son éloignement. L'arrêté attaqué indique encore que M. D ne saurait bénéficier d'un délai de départ volontaire dès lors que sa présence constitue une menace pour l'ordre public et qu'il ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, et qu'au regard de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, dont il n'est pas justifié, et de la menace pour l'ordre public qu'il représente, il peut faire l'objet d'une interdiction de retour d'une durée de dix-huit mois. Le moyen tiré du défaut de motivation des décisions attaquées doit donc être écarté.

4. En second lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation personnelle de M. D avant l'édiction des décisions en litige, alors que celui-ci a refusé d'être auditionné le 3 octobre 2023. Ce moyen doit donc être écarté.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

6. M. D soutient résider de manière permanente en Italie où il occupe un emploi de peintre en bâtiment, et produit plusieurs bulletins de salaire au soutien de ses allégations. Il explique venir régulièrement en France pour de courts séjours afin de rendre visite à son père et à son frère qui résident régulièrement en France, et qu'il est alors hébergé chez son frère à Saint-Priest, mais qu'il n'a aucun projet d'installation en France et souhaite simplement rentrer en Italie. Il ressort toutefois des pièces du dossier que M. D est entré pour la dernière fois en France en mai 2023 et qu'il a alors été condamné à huit mois d'emprisonnement pour des faits de violence par une personne en état d'ivresse manifeste sur un fonctionnaire de la police nationale, de sorte que son comportement peut être regardé comme constituant une menace pour l'ordre public. En outre, s'il produit la copie d'un titre de séjour délivré par les autorités italiennes en cours de validité, il ressort des pièces du dossier que les autorités italiennes ont refusé de l'admettre sur leur territoire, en dépit d'une demande des autorités françaises en ce sens, par une décision du 10 novembre 2023, de sorte que la préfète ne pouvait procéder à sa remise aux autorités italiennes. S'il établit également que son père et l'un de ses frères résident en situation régulière en France, il ne justifie pas de l'intensité des liens qu'il entretient avec eux, alors qu'en tout état de cause, il est majeur, réside de manière permanente dans un autre Etat, et que rien ne fait obstacle à ce que son père et son frère lui rendent visite en Tunisie, d'autant que M. D fait l'objet d'une peine complémentaire d'interdiction de séjour dans le département du Rhône pour une durée de trois ans. Dans ces conditions, la décision d'éloignement en litige n'a pas porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et n'a, ainsi, pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales.

Sur la légalité de la décision portant refus de délai de départ volontaire :

7. L'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". L'article L. 612-3 du même code dispose : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. () ".

8. Il ressort des pièces du dossier, ainsi qu'il a déjà été dit, que M. D a été condamné en mai 2023 à huit mois d'emprisonnement pour des faits de violence par une personne en état d'ivresse manifeste sur un fonctionnaire de la police nationale. Au regard de la gravité et du caractère récent de ces faits, le requérant n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que la préfète a considéré que son comportement représente une menace pour l'ordre public justifiant qu'il ne lui soit pas accordé de délai de départ volontaire. En outre, et en tout état de cause, la préfète du Rhône a également fondé la décision en litige sur le 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en considérant que M. D ne justifie pas de garanties de représentation suffisantes, dès lors qu'il ne justifie plus être légalement admissible en Italie et ne justifie d'aucun hébergement stable, ayant interdiction de résider chez son frère dans le Rhône en vertu d'une condamnation pénale. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit donc être écarté.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

9. L'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". L'article L. 612-10 du même code dispose : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que M. D fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai et ne justifie d'aucune circonstance humanitaire de nature à faire obstacle à ce que la préfète prononce à son égard une interdiction de retour sur le territoire français. En outre, l'intéressé, qui ne justifie pas d'une particulière ancienneté de séjour, ne justifie pas d'attaches privées ou familiales en France, à l'exception de son frère et de son père qui peuvent lui rendre visite en Tunisie. De plus, le requérant a fait l'objet d'une condamnation à huit mois d'emprisonnement en mai 2023, pour des faits de violence sur un fonctionnaire de police, de sorte que son comportement constitue une menace pour l'ordre public. Dans ces conditions, et bien qu'il n'ait jamais fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, M. D n'est pas fondé à soutenir qu'en prononçant à son égard une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de dix-huit mois, la préfète du Rhône a méconnu les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il n'est pas davantage fondé à soutenir, pour les mêmes motifs, que la durée de l'interdiction de retour, ainsi fixée à dix-huit mois, serait disproportionnée au regard de sa situation.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. D doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D et à la préfète du Rhône.

Lu en audience publique le 21 novembre 2023.

La magistrate désignée,

C. ALa greffière,

F. Gaillard

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°2309750

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