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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2309883

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2309883

jeudi 23 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2309883
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 novembre 2023, M. B D, retenu au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry (69125 Lyon - Saint Exupéry), représenté par Me Paquet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 novembre 2023 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, le versement à son conseil de la somme de 1 000 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- les décisions sont entachées d'incompétence ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision portant refus de délai de départ volontaire méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet n'a pas pris en compte l'ensemble des éléments relatifs à sa situation personnelle, notamment s'agissant de la présence en France de ses 3 enfants mineurs ;

- la durée de deux ans est disproportionnée au regard de sa situation personnelle ;

Le préfet de l'Isère a produit des pièces, enregistrées le 22 novembre 2023.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative ;

La présidente du tribunal a désigné Mme Rizzato pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 23 novembre 2023, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Paquet, représentant M. D, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'elle développe oralement. Elle soutient en outre que M. D voit sa femme, qui est hébergée dans un foyer pour femme, tous les jours, qu'il est hébergé à Grenoble, qu'il conteste les violences, que ses condamnations concernent des vols de ferraille, que la menace à l'ordre public n'est pas caractérisée, que la décision méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

- les observations de Me Tomasi, représentant le préfet de l'Isère qui conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

- et les observations de M. D, assisté par M. C, interprète en langue serbe, qui indique qu'il voit ses enfants tous les jours, qu'il s'occupe des démarches de la famille, qu'il a accepté les plus jeunes enfants de sa femme dont il n'est pas le père, qu'il s'est disputé avec sa femme mais n'a pas été violent.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, se disant ressortissant serbe né le 15 janvier 1988, déclare être entré en France le 15 juin 2010. Il demande l'annulation des décisions du 19 novembre 2023 par lesquelles le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

3. En premier lieu, les décisions en litige ont été signées par M. A, sous-préfet à la relance, qui assurait la permanence du corps préfectoral et bénéficiait à cet effet d'une délégation de signature consentie par un arrêté du préfet de l'Isère du 21 août 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté contesté comporte la mention des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré du défaut de motivation doit, par suite, être écarté.

5. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier qu'avant d'édicter les décisions en litige, le préfet de l'Isère a pris en compte les conditions d'entrée et de séjour de M. D, son maintien en situation irrégulière malgré six mesures d'éloignement prises à son encontre, qu'il rappelle, et le fait qu'il est défavorablement connu des services de police. Il retient notamment qu'il a été interpellé le 19 mai 2011 pour des faits de cambriolage, le 30 août 2015 pour des faits de tentative de vol en réunion, le 28 septembre 2015 pour des faits de faux dans un document administratif, le 13 juin 2017 pour des faits de tentative de vol, le 19 mai 2019 pour des faits de tentative de vol en réunion et conduite sans assurance, le 18 octobre 2022 pour des faits de refus d'obtempérer, le 26 janvier 2022 pour des faits de recel de bien provenant d'un vol par effraction et le 17 novembre 2023 pour des faits de violences par conjoint avec arme en présence de mineur et en état d'ivresse. Il a également pris en compte la relation du requérant avec sa compagne et la présence en France de leurs trois enfants mineurs. Dans ces conditions le préfet de l'Isère a bien procédé, à un examen complet et particulier de la situation personnelle du requérant avant d'édicter les décisions en litige. Le moyen tiré de l'absence d'un tel examen doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; ".

7. Le comportement du requérant, rappelé au point 5 constitue, eu égard au caractère répété et récent des faits, une menace pour l'ordre public, alors même que certains faits concerneraient selon lui des vols de ferraille en déchèterie. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit dès lors, être écarté.

8. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ;

9. Si M. D se prévaut de la présence en France de sa compagne et de leurs trois enfants, il n'établit ni la poursuite de la vie commune, qui a été démentie par son ex-compagne lors de son audition par les services de police, ni contribuer à l'éducation ou à l'entretien de ses enfants. Par ailleurs, et en tout état de cause, il n'établit ni même ne soutient que celle-ci résiderait régulièrement en France. Le requérant ne justifie d'aucune insertion sur le territoire français et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il serait dépourvu d'attaches privées et familiales dans son pays d'origine. Dans ces conditions, et au regard de ce qui a été dit aux points 5 et 7 sur son comportement, la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et ne méconnaît pas les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes raisons la décision l'obligeant à quitter le territoire français n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation.

10. En troisième lieu, aux termes des dispositions de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants (), l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Dans les circonstances rappelées ci-dessus, M. D n'est, en tout état de cause, pas fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît l'intérêt supérieur de ses enfants.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

11. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. ". Aux termes de l'article L. 612-2 de ce même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet." Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants :/ 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

12. M. D qui s'est soustrait à six mesures d'éloignement et ne justifie pas d'une résidence effective et permanente relève des prévisions du 3° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile permettant d'établir l'existence d'un risque de soustraction à la mesure d'éloignement. Dès lors, ce motif suffit à lui seul à fonder la décision contestée et c'est sans méconnaître les dispositions des articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le préfet de l'Isère a pu lui refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire. Par ailleurs, le requérant ne justifie d'aucune circonstance particulière au sens des dispositions précitées. Il n'est donc pas fondé à soutenir que la décision lui refusant un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois :

13. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

14. M. D s'est vu refuser tout délai de départ volontaire pour exécuter l'obligation de quitter le territoire prise à son encontre. Dès lors, seules des circonstances humanitaires pouvaient faire obstacle à ce que soit prononcée à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de l'Isère a fixé la durée de l'interdiction de retour au regard des critères énoncés à l'article L. 612-10 précité. Or l'intéressé représente, compte-tenu de ce qui a été rappelé ci-dessus, une menace grave et actuelle pour l'ordre public. Il a fait l'objet de plusieurs mesures d'éloignement qu'il n'a pas exécutées. Il ne justifie pas des liens qu'il prétend entretenir avec ses enfants. Dans ces conditions, et en tout état de cause, il n'est pas établi que des circonstances humanitaires justifieraient que l'autorité administrative ne prononce pas d'interdiction de retour. Ainsi, le préfet de l'Isère n'a pas méconnu les dispositions précitées en lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois. Il n'a pas davantage commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle du requérant.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. D doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1 : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet de l'Isère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 novembre 2023.

La magistrate désignée,

C. Rizzato,

La greffière,

C. Driguzzi

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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