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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2309980

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2309980

lundi 29 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2309980
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantSCP COUDERC ZOUINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 novembre 2023, Mme F G épouse B, représentée par la SCP Couderc-Zouine, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 20 octobre 2023 par lesquelles la préfète du Rhône l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office et lui a fait interdiction de retour sur le territoire pour une durée de six mois ;

2°) d'enjoindre à l'administration de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, dans l'attente du réexamen, sous deux mois, de sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros hors taxes au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil, à charge pour celui-ci de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que la préfète n'a pas procédé à un examen exhaustif de sa situation individuelle ;

- elle méconnaît le principe général du droit d'être entendu ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et est à cet égard entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision fixant le délai de départ volontaire est illégale par exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale par exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 décembre 2023, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, par une décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 25 janvier 2024.

La présidente du tribunal a désigné M. D pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les observations de Me Zouine, représentant Mme B qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, née en 1995, de nationalité camerounaise, déclare être entrée en France, le 10 février 2021. Sa demande d'asile a été rejetée tant par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), le 30 septembre 2022, que par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), le 26 avril 2023. En suivant, par des décisions du 20 octobre 2023, dont la requérante demande l'annulation, la préfète du Rhône l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de six mois.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

2. En premier lieu, les décisions en litige ont été signées par Mme C E, directrice adjointe des migrations et de l'intégration, en vertu d'une délégation de signature consentie par un arrêté de la préfète du Rhône du 13 octobre 2023, régulièrement publié le 16 octobre suivant au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du Rhône. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète du Rhône, qui n'était au demeurant pas tenue de mentionner dans sa décision l'ensemble des éléments relatifs à la situation personnelle de Mme B, ne se serait pas livrée à un examen complet de sa situation personnelle et aurait ainsi entaché ses décisions d'une erreur de droit. Par suite, le moyen doit être écarté.

4. En troisième lieu, ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé, notamment par son arrêt C-383/13 M. A, N. R./Staatssecretaris van Veiligheid en Justitie du 10 septembre 2013, les auteurs de la directive du 16 décembre 2008, s'ils ont encadré de manière détaillée les garanties accordées aux ressortissants des États tiers concernés par les décisions d'éloignement ou de rétention, n'ont pas précisé si et dans quelles conditions devait être assuré le respect du droit de ces ressortissants d'être entendus, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne. Si l'obligation de respecter les droits de la défense pèse en principe sur les administrations des États membres lorsqu'elles prennent des mesures entrant dans le champ d'application du droit de l'Union, il appartient aux États membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles doit être assuré, pour les ressortissants des États tiers en situation irrégulière, le respect du droit d'être entendu. Ce droit, qui se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts, ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

5. Dans le cadre ainsi posé, et s'agissant plus particulièrement des décisions relatives au séjour des étrangers, la Cour de justice de l'Union européenne a jugé, dans ses arrêts C-166/13 Sophie Mukarubega du 5 novembre 2014 et C-249/13 Khaled Boudjlida du 11 décembre 2014, que le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Ce droit n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

6. Enfin, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de son arrêt du 10 septembre 2013 cité au point 3, que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

7. En l'espèce, et contrairement à ce que prétend la requérante, il ressort des pièces du dossier qu'elle a été informée, le 31 janvier 2022, qu'elle pouvait déposer, concomitamment à sa demande d'asile, une demande de titre de séjour en invoquant d'autres fondements, et notamment son état de santé. Par ailleurs, les éléments médicaux qu'elle produit restent insuffisamment circonstanciés sur le point de savoir si l'état de santé de la requérante nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour elle des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du Cameroun, elle ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié et, par suite, sur la possibilité de pouvoir bénéficier des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. De même, la circonstance qu'elle ait exercé une activité professionnelle pendant l'examen de sa demande d'asile ne peut par elle-même constituer une circonstance faisant obstacle à la mesure d'éloignement. Ainsi, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme B disposait d'informations tenant à sa situation personnelle qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à l'édiction de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré du non-respect du droit d'être entendu doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. ".

9. Mme B fait valoir qu'elle souffre d'importants troubles psychiatriques, qui seraient liés aux traumatismes qu'elle dit avoir vécus dans son pays et en Lybie, dans le cadre d'un réseau de traite d'êtres humains. Toutefois, l'intéressée, qui se borne à produire un certificat médical établi le 16 mars 2023 dans le cadre de sa demande d'asile faisant mention de son parcours et des séquelles physiques et troubles psychologiques en résultant, ne précise pas le traitement ou le suivi dont elle bénéficie et ne produit aucun élément permettant d'apprécier la gravité de son état de santé ni au demeurant d'établir qu'elle ne pourrait pas effectivement bénéficier d'un traitement approprié au Cameroun, son pays d'origine, en raison de son impossibilité d'accéder à un traitement ou des liens entre sa pathologie et les évènements traumatisants qu'elle y aurait vécus. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile citées au point précédent doit être écarté.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1- Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

11. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, âgée de 28 ans à la date de la décision en litige, est entrée en France en février 2021, accompagnée de son époux et de sa fille née en 2020, et résidait ainsi sur le territoire national depuis seulement deux ans et demi. Si elle fait valoir que sa fille, âgée de trois ans est scolarisée en France, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette dernière ne pourrait pas poursuivre sa scolarité, récemment entamée, au Cameroun, où la requérante a passé l'essentiel de sa vie, où résident ses deux autres enfants et où la cellule familiale peut se reconstituer, son mari ayant fait l'objet le même jour d'une mesure d'éloignement et étant en situation irrégulière. Par ailleurs, et pour les motifs exposés au point 9, il ne ressort pas des pièces du dossier que la requérante ne pourrait bénéficier d'une prise en charge médicale appropriée dans ce pays. Dans ces circonstances, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne porte pas au droit de la requérante au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise et ne méconnaît pas les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Pour les mêmes motifs, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la préfète aurait entachée cette décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

12. En sixième lieu, il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le délai de départ volontaire et la décision fixant le pays de destination.

13. En septième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants. ".

14. La requérante soutient qu'elle encourt des risques de traitements inhumains et dégradants en cas de retour au Cameroun en raison du niveau de violence prévalant dans sa région d'origine, située dans le nord-ouest de ce pays. Toutefois, si les documents qu'elle produit permettent d'établir l'existence de violences dans cette région, en raison d'un conflit impliquant des groupes séparatistes, il ne ressort pas des pièces du dossier que toute personne serait exposée dans cette région, du seul fait de sa présence, à des risques de traitement contraires aux stipulations citées au point précédent, ni qu'il y aurait des raisons de penser qu'elle serait personnellement exposée à de tels risques. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

15. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées, ainsi que par voie de conséquence les conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, le versement au conseil de la requérante, de quelque somme que ce soit au titre des frais du litige.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme F G épouse B et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 janvier 2024.

Le magistrat désigné,

T. D

La greffière,

S. Lecas

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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