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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2310089

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2310089

mercredi 29 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2310089
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 novembre 2023, M. A B, actuellement retenu au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry et représenté par Me Beligon, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de faire mettre à disposition son dossier par la préfecture de l'Isère ;

3°) d'annuler l'arrêté du 23 novembre 2023 par lequel le préfet de l'Isère lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le préfet doit justifier de la délégation du signataire de cet arrêté ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'un défaut de motivation et n'a pas été précédé d'un examen particulier de sa situation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet n'ayant pas tenu compte qu'il s'agit d'une première mesure d'éloignement prise à son encontre ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire méconnaît les articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est disproportionnée puisqu'il n'a jamais fait l'objet d'une condamnation pénale et que les faits qui ont conduit à son interpellation sont isolés.

Des pièces ont été produites par le préfet de l'Isère le 27 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a délégué à Mme Marie Chapard les pouvoirs qui lui sont attribués en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 29 novembre 2023, Mme Marie Chapard a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Beligon, pour M. B, reprenant les conclusions et moyens de ses écritures, en faisant notamment valoir que M. B est hébergé par son cousin, qu'il démontre une certaine insertion professionnelle et qu'il avait l'intention de solliciter un titre de séjour ; qu'il aurait dû bénéficier d'un délai de départ volontaire car justifiant d'un hébergement et n'ayant pas fait l'objet d'une condamnation pénale et que l'interdiction de retour méconnaît l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- les observations de M. B, assisté de M. D, interprète en langue arabe, qui a soutenu être entré en France le 12 mai 2023 en voiture depuis l'Italie pour voir son cousin et y être resté, que ses parents sont décédés, qu'il est étranger à la drogue que la police a trouvée au moment de son interpellation et qu'il n'avait jamais eu affaire aux forces de l'ordre auparavant ;

- les observations de Me Tomasi, pour le préfet de l'Isère, concluant au rejet de la requête et faisant notamment valoir le caractère infondé de l'ensemble des moyens qu'elle contient, le fait que M. B est sans domicile, qu'il ressort de son procès-verbal d'audition que sa mère n'est pas décédée mais en Tunisie, que l'absence de délai de départ volontaire est justifiée et que l'interdiction de retour proportionnée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né le 5 août 1999, entré en France le 12 mai 2023 selon ses déclarations, demande l'annulation de l'arrêté du 23 novembre 2023 par lequel le préfet de l'Isère lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français.

Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Le premier alinéa de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 dispose que " dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Aux termes de l'article 61 du décret susvisé du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence (). / L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Au cas particulier, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions tendant à la production, par le préfet, du dossier de M. B :

4. L'affaire est en état d'être jugée, le principe du contradictoire a été respecté et l'ensemble des pièces de procédure ont été produites sur audience par l'administration. Il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier détenu par l'administration.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. L'arrêté attaqué a été signé par M. Laurent Simplicien, secrétaire général de la préfecture, qui dispose d'une délégation de compétence par un arrêté du préfet de l'Isère du 21 août 2023, publié au recueil des actes administratifs du même jour. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cette décision doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 de ce code : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. "

7. La décision portant obligation de quitter le territoire français en litige mentionne les conditions d'entrée et de séjour en France de M. B ainsi que de son absence de démarches en vue de régulariser sa situation administrative. Elle fait également état d'éléments quant à sa situation personnelle, professionnelle et familiale. Elle comporte ainsi l'énoncé des éléments de fait qui en constituent le fondement. Par ailleurs, le préfet n'était pas tenu de mentionner l'ensemble de la situation de l'intéressé. Cette décision satisfait ainsi à l'exigence de motivation prévue par l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ne ressort pas des pièces du dossier ni des termes mêmes de l'arrêté attaqué, qui font état d'éléments de fait propres à la situation de l'intéressé, que le préfet n'aurait pas procédé, ainsi qu'il y était tenu, à l'examen particulier de la situation de l'intéressé. M. B n'est donc pas fondé à soutenir que l'arrêté en litige serait entaché d'illégalité, faute d'avoir été précédé d'un examen particulier de sa situation.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Il appartient à l'autorité administrative qui envisage de procéder à l'éloignement d'un ressortissant étranger en situation irrégulière d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision serait prise.

9. Il ressort des pièces du dossier que M. B déclare se trouver sur le territoire national depuis sept mois. Il n'est pas contesté qu'il s'y trouve en situation irrégulière et qu'il n'y a pas de famille à l'exception d'un cousin. Agé de 24 ans, il a ainsi passé l'essentiel de son existence dans son pays d'origine avec lequel il n'établit pas ne plus avoir d'attaches personnelles et familiales. S'il indique travailler en tant que peintre en bâtiment, il ne l'établit pas et cette circonstance ne saurait suffire à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français en litige porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Cette décision n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () ".

11. Il n'est pas contesté que le requérant est entré irrégulièrement sur le territoire français et n'a pas demandé son admission au séjour, le préfet pouvait ainsi valablement considérer qu'il existe un risque qu'il se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à son encontre. Au demeurant, il ressort des pièces du dossier que M. B a été interpellé par les services de police le 23 novembre 2023 en possession de plusieurs doses de résine de cannabis et de cocaïne dans le hall d'un immeuble à Grenoble identifié comme un point de trafic par les forces de l'ordre, les agents de police ayant aussi constaté lors de leur intervention la présence de guetteurs. M. B se trouve ainsi également dans le cas où, en application des dispositions précitées, le préfet peut obliger un étranger à quitter le territoire français sans délai si son comportement constitue une menace pour l'ordre public. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

12. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

13. Lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où l'étranger fait état de circonstances humanitaires qui y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10 du code précité, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

14. D'une part, le préfet a refusé d'octroyer à M. B un délai de départ volontaire. Il se trouve donc dans le cas où, en application de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il fait l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français. Le requérant ne justifie d'aucune circonstance humanitaire faisant obstacle à ce qu'une telle mesure soit prise à en encontre. D'autre part, en fixant à un ans la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, le préfet a pris en compte les éléments de la vie privée et familiale de l'intéressé tels que développés au point 9 du présent jugement, mais également, comme cela a été dit au point 11, de la menace que son comportement constitue pour l'ordre public. Il n'a ainsi pas fait une inexacte application de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

15. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 23 novembre 2023.

Sur les frais liés au litige :

16. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Dès lors, les conclusions présentées à ce titre par M. B doivent être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de l'Isère.

Lu en audience publique le 29 novembre 2023.

Copie en sera adressée à l'association Forum Réfugiés.

La magistrate désignée,

M. C,

Le greffier,

T. Clément

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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