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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2310578

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2310578

mardi 12 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2310578
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantCLEMENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 décembre 2023 au greffe du tribunal administratif de Grenoble et transmise au tribunal administratif de Lyon par ordonnance de renvoi n° 2307863 du 9 décembre 2023 où elle a été enregistrée sous le n° 2310578, et des pièces complémentaires enregistrées le 12 décembre 2023, M. A B, représenté par Me Clément, retenu au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 4 décembre 2023 par lequel le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a désigné un pays de renvoi et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de procéder au réexamen de sa situation sans délai et de lui délivrer une carte de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

M. B soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les dispositions du 6° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision refusant le délai de départ volontaire méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est insuffisamment motivée et méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Le préfet de la Savoie, représenté par Me Tomasi, a produit un courrier et des pièces complémentaires qui ont été enregistrées les 7 décembre 2023 et 8 décembre 2023 au greffe du tribunal administratif de Grenoble et transmis au tribunal administratif de Lyon, ainsi que des pièces complémentaires, enregistrées le 12 décembre 2023.

Vu l'arrêté attaquée ;

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La première vice-présidente du tribunal, chargée par intérim des fonctions de présidente du tribunal pour la période du 1er au 31 décembre 2023, a désigné Mme Jeannot, pour statuer en application des dispositions des articles L. 614-7 à L. 614-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties, dûment convoquées, ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jeannot, magistrate désignée ;

- les observations de Me Clément, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête en présentant de nouvelles conclusions à fin d'injonction de procéder à l'effacement du signalement du requérant aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ; il soulève également de nouveaux moyens ; ainsi, la décision refusant le délai de départ volontaire est illégale car reposant sur une décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ; la décision fixant le pays de destination est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ; elle méconnaît également les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ; la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ; elle est également entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ; il précise par ailleurs que les pressions exercées sur l'épouse du requérant ne sont pas établies ; il fait valoir que le requérant et son épouse veulent se revoir à nouveau, nonobstant la mesure d'interdiction d'entrer en relation confirmée par la cour d'appel de Chambéry le 7 juillet 2022 ;

- les observations de Me Tomasi, représentant le préfet de la Savoie, qui conclut au rejet de la requête au motif qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé ; il rappelle la gravité des faits ayant entraîné la condamnation du requérant à une peine de quatre ans d'emprisonnement ; il indique que le requérant ne peut se prévaloir d'une vie privée et familiale établie en France en raison des violences conjugales exercées à l'égard de son épouse et de la présence des membres de sa famille en Suisse ; il n'est d'ailleurs pas établi que l'épouse du requérant ait spontanément produit un courrier de soutien compte tenu des pressions précédemment exercées pour éviter un dépôt de plainte ;

- et les déclarations de M. B, qui indique entamer une démarche de soins ; il précise qu'il veut construire sa famille en France et qu'il n'a pas été violent en prison.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 15 h.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant kosovar né le 6 juin 1991, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 4 décembre 2023 par lequel le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions présentées au titre de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Compte tenu de l'urgence qui s'attache à la situation administrative de M. B, placé en centre de rétention administrative, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de l'admette au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 6° L'étranger marié depuis au moins trois ans avec un conjoint de nationalité française, à condition que la communauté de vie n'ait pas cessé depuis le mariage et que le conjoint ait conservé la nationalité française () ".

4. M. B fait état de ce qu'il a épousé en Suisse, le 27 septembre 2018, une ressortissante française et il soutient qu'en sa qualité de conjoint d'une ressortissante française, il ne pourrait faire l'objet, par application des dispositions précitées, d'une mesure d'éloignement. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que, par un arrêt de la cour d'appel de Chambéry du 2 juillet 2022, le requérant a été condamné à une peine de quatre ans d'emprisonnement pour des faits de violences conjugales, faits commis le 20 mars 2020 d'une extrême violence et ayant entraîné 20 jours d'incapacité totale de travail pour la victime, cette dernière ayant été brutalement, et par surprise, traînée au sol par les cheveux, étranglée, frappée de nombreux coups de poing, gifles et coups de pied. Ainsi, les pièces médicales mentionnaient des ecchymoses au niveau du poignet gauche, de la cuisse gauche, de l'avant-bras droit, du cou et du visage, des hématomes et des œdèmes sur le nez, la lèvre supérieure et la pommette droite ainsi que des marques de strangulation sur le cou et une fracture des os du nez avec indication chirurgicale. Il ressort également de cet arrêt, confirmant le jugement rendu par le tribunal correctionnel le 24 mars 2022, que M. B a, pendant toute la durée d'exécution de sa peine, interdiction d'entrer en relation avec son épouse, la circonstance qu'une demande de modification ait été déposée à ce titre par l'intéressé et son épouse auprès du juge d'application des peines étant sans incidence sur la rupture de la communauté de vie. Par suite, le requérant ne justifie pas de la condition de communauté de vie exigée par les dispositions précitées et il n'est, dès lors, pas fondé à soutenir que la décision attaquée aurait été prise en méconnaissance des dispositions du 6° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En second lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

6. M. B fait état de ce qu'il est entré en France le 16 janvier 2019, qu'il vivait antérieurement en Suisse et que des membres de sa famille lui rendent régulièrement visite dans le département de la Savoie. Toutefois, son entrée en France est récente. En outre, sans enfant à charge, il n'établit pas la présence en France de membres de sa famille, lesquels résident en Suisse. Par ailleurs, bien qu'ayant épousé en Suisse une ressortissante française le 27 septembre 2018, il ressort des pièces du dossier, ainsi qu'il a été exposé au point 4, que le requérant a fait l'objet d'une condamnation, le 2 juillet 2022, à une peine de quatre ans d'emprisonnement pour des faits de violences conjugales. Or, si le requérant indique que son épouse a besoin de communiquer avec lui et souhaite renouer le contact, M. B a cependant interdiction, en application de l'arrêt précité, de se mettre en relation avec son épouse, en raison de la gravité des violences commises, de telle sorte qu'il ne peut être regardé comme disposant d'attaches familiales sur le territoire national. Enfin, le requérant ne démontre qu'une brève insertion professionnelle en France. Dans ces conditions, la décision attaquée n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de M. B au regard des buts poursuivis. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit ainsi être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision refusant un délai de départ volontaire :

7. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le requérant n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

8. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Et aux termes de l'article L. 612-3 du même code : Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () / 3° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français plus d'un mois après l'expiration de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour, sans en avoir demandé le renouvellement ; / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

9. Il résulte des termes de la décision litigieuse, prise au visa des dispositions précitées des articles L. 612-2 1° et 3° et L. 612-3 3°, 4° et 8° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que celle-ci est motivée par la circonstance qu'il existe un risque que M. B se soustrait à la mesure d'éloignement dès lors qu'il s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour le 31 janvier 2023, qu'il a fait part de son intention de rester en France lors de son audition du 4 décembre 2022 et qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. A cet égard, bien qu'en possession d'un passeport en cours de validité, il ne justifie ni de la réalité d'une adresse effective et permanente chez un ami, ni de ressources lui permettant de subvenir à ses besoins. En outre, compte tenu de la gravité des faits qui lui sont reprochés, ayant entraîné sa condamnation à une peine d'emprisonnement de quatre ans, la présence en France du requérant doit être regardée comme constitutive d'une menace pour l'ordre public. Ainsi, le préfet a pu, sans erreur d'appréciation, estimer qu'il y avait lieu de lui refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le requérant n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

11. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit les décisions portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Et aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ".

12. Il ressort des termes de la décision contestée que le préfet de la Savoie a rappelé la situation personnelle et familiale du requérant. Il a également précisé que sa demande de titre de séjour a été refusée, que les faits commis par l'intéressé sont constitutifs d'un comportement représentant une menace pour l'ordre public et qu'il ne dispose pas de moyens d'existence légaux. En se bornant à soutenir qu'une telle motivation est insuffisante, notamment sur le plan professionnel et sur son degré d'intégration, M. B ne démontre pas qu'en lui faisant interdiction de revenir sur le territoire français pendant deux ans, le préfet de la Savoie aurait méconnu les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

13. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision en litige aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. En l'absence d'autre élément, la décision litigieuse n'est pas davantage entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la légalité de la décision fixant le pays de destination :

14. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le requérant n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

15. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision en litige aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 4 décembre 2023. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

DECIDE :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Savoie.

Copie en sera adressée à Me Clément.

Rendu en audience publique le 12 décembre 2023.

La magistrate désignée,

F. Jeannot

La greffière,

C. Driguzzi

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

N°2310578

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