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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2310767

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2310767

mardi 19 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2310767
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 décembre 2023, M. C B demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler les décisions du 12 décembre 2023 par lesquelles la préfète de l'Allier a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant douze mois ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros par application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée.

Il soutient que :

En ce qui concerne le refus de séjour :

- cette décision a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise sans examen préalable et sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît l'article 10 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;

- elle méconnaît également les dispositions des articles L. 423-7 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- cette décision viole les dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sa présence sur le territoire français ne constituant pas un danger réel et actuel pour l'ordre public ;

- elle porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination :

- elles sont insuffisamment motivées ;

- la préfète s'est dispensée de procéder à un examen sérieux de sa situation ;

- ces décisions sont contraires à l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elles portent à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée ;

- elles méconnaissent l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation de leurs conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision le privant d'un délai de départ volontaire :

- cette décision a été prise sans examen de sa situation personnelle ;

- il justifie de circonstances particulières ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- cette décision est illégale en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et présente un caractère disproportionné.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 décembre 2023, la préfète de l'Allier conclut au rejet de la requête.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La première vice-présidente du tribunal, chargée par intérim des fonctions de présidente du tribunal pour la période du 1er au 31 décembre 2023, a désigné Mme A pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- l'information transmise par Mme A selon laquelle le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'incompétence du magistrat désigné pour statuer sur la légalité du refus de séjour,

- les observations de Me Bouhalassa, avocat de M. B, qui a repris ses conclusions et moyens,

- les observations de M. B, assisté de Mme D, interprète en langue arabe,

- et les observations de Me Tomasi, avocat de la préfète de l'Allier, qui a conclu au rejet de la requête.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né le 30 juin 1988, déclare être entré en France en 2018. Il a saisi le tribunal administratif d'une requête par laquelle il demande l'annulation des décisions prises le 12 décembre 2023 par la préfète de l'Allier lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant son pays de destination et lui faisant interdiction de retour pendant douze mois.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur l'étendue du litige :

3. Il résulte des dispositions des articles L. 614-1, L. 614-8 et L. 732-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'en cas d'assignation à résidence de l'étranger ou de placement en rétention administrative, les requêtes dirigées contre les décisions faisant obligation de quitter le territoire, fixant le délai de départ volontaire et fixant le pays de destination prises à son encontre, ainsi que la décision de placement en procédant, doivent être instruites et jugées selon les dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, ces dispositions et celles de l'article R. 776-17 du code de justice administrative font obstacle à ce que le magistrat désigné en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, saisi de la situation d'un étranger placé en rétention à la suite d'une décision de refus de séjour assortie d'une obligation de quitter le territoire français, examine la décision de refus de séjour qui relève de la compétence d'une formation collégiale.

4. M. B était, à la date de l'enregistrement de sa requête, retenu au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry. Par suite, il appartient au magistrat désigné de statuer sur la légalité des décisions du 12 décembre 2023 obligeant l'intéressé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, fixant le pays de renvoi et prononçant l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois. En revanche, il appartient seulement à une formation collégiale du tribunal administratif de Lyon de statuer sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision du même jour refusant à M. B la délivrance d'un titre de séjour. Par suite, il y a lieu de renvoyer en formation collégiale les conclusions de M. B tendant à l'annulation de la décision portant refus de séjour.

Sur le surplus des conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination :

5. En premier lieu, ces décisions, qui comportent l'énoncé des considérations de droit et de fait en constituant le fondement, sont suffisamment motivées.

6. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que ces décisions auraient été prises par la préfète de l'Allier sans examen préalable et sérieux de la situation personnelle de M. B.

7. En troisième lieu, selon le 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : L'étranger ne vivant pas en état de polygamie qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ".

8. M. B est père de deux enfants français âgés de 3 et 22 mois à la date de l'arrêté attaqué, sur lesquels il exerce l'autorité parentale. Il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier que l'intéressé, pénalement condamné pour des faits de violence sur la mère de ses enfants, contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de ces derniers. La seule production aux débats de photographies et d'un unique ticket de caisse pour l'achat de matériel de puériculture ne saurait suffire à établir une telle contribution. Il en résulte que M. B n'est pas fondé à invoquer les dispositions précitées du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale ". Et l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant stipule : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

10. Si M. B soutient que l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations précitées une atteinte disproportionnée, ce moyen doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 8 précédent. Il n'est pas davantage, et pour les mêmes raisons, fondé à invoquer la méconnaissance de l'intérêt supérieur de ses très jeunes enfants.

11. En dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'obligation de quitter le territoire français à destination de son pays d'origine prise à l'encontre de M. B serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision privant M. B d'un délai de départ volontaire :

12. En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette décision aurait été prise sans examen préalable et sérieux de la situation personnelle de M. B.

13. En second lieu, selon le 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur le fondement duquel la décision attaquée a été prise : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ".

14. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été placé en juin 2022 sous contrôle judiciaire et inscrit sur le programme " éviction conjoint violent ". Il a été condamné par le tribunal correctionnel de la Roche-sur-Yon à une peine d'emprisonnement de six mois assortie d'un sursis probatoire de deux ans pour faits de violences conjugales, et a été interpellé le 12 décembre 2023 pour des faits de cette nature. De plus, M. B est défavorablement connu des services de police, sous différentes identités, pour des faits de vol en réunion avec violence, vol par effraction dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt, violation de domicile et dégradation ou détérioration du bien d'autrui commise en réunion. Il s'ensuit que la préfète de l'Allier a pu, sans entacher sa décision d'erreur d'appréciation, considérer que le comportement de M. B constitue une menace pour l'ordre public. Il en résulte, et sans que l'intéressé ne puisse utilement se prévaloir de la circonstance particulière que constituerait la présence sur le territoire national de ses enfants, que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision le privant d'un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français pendant un an :

15. En premier lieu, M. B n'ayant pas démontré l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français, il n'est pas fondé à s'en prévaloir à l'appui de ses conclusions tendant à l'annulation de la décision lui faisant interdiction de retour pendant un an.

16. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour () l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

17. Il résulte des dispositions précitées qu'en l'absence de circonstances humanitaires et compte tenu du refus d'octroi d'un délai de départ volontaire à M. B, la préfète de l'Allier devait assortir l'obligation de quitter le territoire français contestée d'une interdiction de retour. Il ressort des pièces du dossier que M. B a fait l'objet de précédentes mesures d'éloignement non exécutées, prises à son encontre les 27 décembre 2019 par le préfet du Gers, et 20 juin 2022 par le préfet de la Vendée, que sa présence en France constitue une menace pour l'ordre public, qu'il est séparé de sa compagne sur laquelle il a exercé des violences et qu'il ne contribue pas à l'entretien et à l'éducation de ses enfants. Eu égard à l'ensemble de ces circonstances, la préfète de l'Allier a pu sans entacher sa décision de disproportion fixer à douze mois la durée de l'interdiction de retour.

18. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions qu'il conteste par lesquelles la préfète de l'Allier lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et pris à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

19. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, le versement de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. C B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Les conclusions de la requête de M. C B tendant à l'annulation de la décision par laquelle la préfète de l'Allier a refusé de lui délivrer un titre de séjour sont renvoyées devant une formation de jugement collégiale.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête présenté par M. C B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et à la préfète de l'Allier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2023

La magistrate désignée,

A. A

La greffière,

E. Gros

La République mande et ordonne à la préfète de l'Allier, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

N°2310767

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