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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2311014

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2311014

mardi 26 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2311014
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 décembre 2023 à 15 heures 34 minutes sous le n°2311014, M. B A, représenté par Me Vernet, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 20 décembre 2023 par lesquelles le préfet du Puy-de-Dôme l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il sera reconduit d'office, et lui a en outre opposé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

2°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que le conseil du requérant renonce à percevoir l'aide juridictionnelle dont il s'agit.

M. A soutient que :

- l'arrêté a été édicté par une autorité incompétente ;

- l'arrêté souffre d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle et familiale ;

- il est insuffisamment motivé en fait et en droit ;

- l'arrêté a été édicté en violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'intéressé a été privé de la possibilité de formuler des observations sur la décision fixant le pays de destination, avant que ne soit pris l'arrêté attaqué, en violation de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration (CRPA) ;

- la décision le privant de tout délai de départ volontaire méconnait les dispositions de l'article L. 612-2 en ce que le préfet du Puy-de-Dôme aurait dû lui accorder un tel délai de départ ; le préfet a sur ce plan entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- c'est à tort que le préfet du Puy-de-Dôme lui a opposé une interdiction de retour sur le territoire français dont le principe et la durée sont infondés et disproportionnés ; il a commis une erreur dans l'appréciation de sa situation personnelle, sur ce point ;

- la décision d'interdiction de retour est en outre illégale en raison de l'illégalité dont est entachée la mesure d'éloignement prononcée à son encontre.

Vu les pièces produites par le préfet du Puy-de-Dôme, enregistrées au greffe du tribunal administratif le 22 décembre 2023.

Vu la prestation de serment de Mme E, interprète en langue albanaise.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La première vice-présidente du tribunal, chargée par intérim des fonctions de présidente du tribunal pour la période du 1er au 31 décembre 2023 a désigné M. Habchi pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique du 26 décembre 2023.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Habchi, magistrat désigné,

- les observations de Me Vernet, pour M. A, qui rappelle la situation personnelle et familiale du ressortissant albanais, les risques encourus en cas de retour en Albanie, ainsi que ses garanties de représentation suffisantes. Me Vernet déclare également se désister de son moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- les observations de Me Tomasi, représentant le préfet du Puy-de-Dôme, qui conclut au rejet de la requête ;

- et les observations de M. A, présent à l'audience, assisté de Mme E, interprète en langue albanaise, qui rappelle les conditions de son entrée et de son séjour en France, et indique en outre ne pas pouvoir préciser les risques qu'il allègue encourir en cas de retour dans son pays d'origine.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 30 avril 1998, et de nationalité albanaise, est entré en France pour la dernière fois au début de l'année 2023, démuni de tout visa ou document de séjour, après avoir séjourné également au Danemark. L'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) a précédemment rejeté sa demande d'asile en 2019, décision confirmée par la Cour nationale du droit d'asile. L'intéressé s'est maintenu de manière irrégulière sur le territoire national. A la suite d'une interpellation par les forces de police de Gerzat (Puy-de-Dôme), M. A a fait l'objet d'une vérification de son droit au séjour à l'issue de laquelle le préfet du Puy-de-Dôme a constaté que l'intéressé se maintenait sur le territoire français démuni de tout visa ou document de séjour. Puis, l'autorité administrative a édicté à son encontre un arrêté, en date du 20 décembre 2023, portant éloignement sans délai de départ volontaire, fixant le pays à destination duquel il sera reconduit d'office, et lui a en outre opposé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de l'ensemble de ces décisions prises par l'autorité administrative. En outre, par un arrêté pris le même jour, le préfet l'a également placé au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry n°1.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Compte tenu de l'urgence qui s'attache à la situation personnelle de M. A, placé au centre de rétention administrative, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

3. En premier lieu, le requérant a déclaré, au cours de l'audience publique du 26 décembre 2023, se désister du moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué. Il y a lieu d'en prendre acte. Au surplus, l'arrêté attaqué a été signé par Mme D C, cheffe de service de l'immigration et de l'intégration de la direction de la citoyenneté et de la légalité de la préfecture du Puy-de-Dôme, laquelle disposait d'une délégation de signature par arrêté du 26 septembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Puy-de-Dôme. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige doit être écarté.

4. En deuxième lieu, les décisions en litige mentionnent les considérations de droit et de fait sur lesquelles le préfet du Puy-de-Dôme s'est fondé pour édicter de telles décisions. La triple circonstance que l'autorité administrative n'ait pas fait mention de l'ensemble du parcours de l'étranger, ni de l'ensemble des craintes en cas de retour en Albanie, ou encore de sa situation détaillée au plan familial en France, ne suffit pas à faire regarder l'arrêté attaqué comme insuffisamment motivé. Par suite, ce moyen doit être écarté.

5. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, ni des termes de la décision attaquée que le préfet du Puy-de-Dôme aurait omis d'examiner de manière individualisée ou complète la situation de M. A, qui lui était alors soumise. Contrairement à ce qu'allègue le requérant, l'autorité administrative a bien pris en compte la situation familiale et sociale de l'intéressé avant de prendre l'arrêté en litige. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne les décisions d'éloignement et fixant le pays de destination :

6. En premier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Si M. A soutient qu'il craint toujours pour sa vie en cas de retour en Albanie et fait valoir qu'il y serait menacé physiquement, la demande d'asile du requérant a toutefois été rejetée par l'OFPRA, puis par la CNDA, qui n'ont pas tenu les risques invoqués par M. A, comme établis. Au demeurant, le requérant n'a apporté, lors de son audition administrative du 19 décembre 2023, non plus que devant le tribunal, aucun élément probant de nature à justifier qu'il serait menacé en cas de retour en Albanie, contrairement à ce qu'il expose devant le tribunal. Par suite, M. A, qui n'apporte aucun commencement de preuve du caractère réel, sérieux et actuel des menaces invoquées en cas de retour en Albanie, n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. De plus, en l'absence de tout autre élément, il n'est nullement démontré par les pièces du dossier qu'en fixant l'Albanie comme pays de destination, le préfet aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

7. En second lieu, il ressort des pièces versées au dossier, notamment du procès-verbal d'audition de M. A, établi par les forces de la police aux frontières de Gerzat, en date du 19 décembre 2023, que le ressortissant albanais a été informé clairement qu'il serait susceptible d'être éloigné vers l'Albanie, son pays d'origine. L'intéressé a été en mesure, lors de cette audition, de formuler toute observation utile sur ce plan. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir qu'il n'aurait pas été à même de présenter ses observations. Au surplus, il est demeuré dans l'impossibilité d'expliquer en quoi il serait menacé physiquement en cas de retour en Albanie.

En ce qui concerne l'absence de délai de départ volontaire :

8. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué du 20 décembre 2023 que, pour édicter la mesure d'éloignement en litige et refuser d'accorder un délai de départ volontaire à M. A, le préfet du Puy-de-Dôme s'est fondé sur les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile aux termes desquelles : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " ; et aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations () ".

9. Il ressort des pièces versées au dossier et des termes de l'arrête attaqué, qui ne sont d'ailleurs pas utilement contredits sur ce point par le requérant, que M. A ne justifie d'aucun logement stable ni d'une adresse permanente, et a déclaré lui-même lors de son audition résider dans un hôtel, et ce alors qu'il allègue vivre chez son frère à Clermont-Ferrand. Au demeurant, le requérant ne justifie pas de la stabilité, ni de la régularité du domicile de son frère, lequel est au surplus en situation irrégulière en France. Dans ces conditions, M. A ne peut être regardé comme disposant de garanties de représentation suffisante au sens du 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entré et du séjour des étrangers et du droit d'asile. De plus, l'intéressé, qui se maintient sans document valable en France, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour auprès des autorités préfectorales. En outre, il a explicitement déclaré, lors de son audition par les forces de police de Gerzat, vouloir demeurer en France et ne pas retourner en Albanie. Dès lors, M. A entrant dans le champ d'application des 1°, 4° et 8° de l'article L. 612-3 du code précité, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-2 et de l'erreur manifeste d'appréciation en l'absence de délai de départ volontaire doivent être écartés. C'est donc à bon droit que le préfet du Puy-de-Dôme a pu lui dénier tout délai de départ volontaire.

10. Il résulte de ce qui a été dit aux points 3 à 9 que la mesure d'éloignement, pas plus que celle fixant le pays de destination, ne sont entachées d'illégalité.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

11. En premier lieu, eu égard à ce qui a été dit aux point 10, M. A n'est pas fondé à exciper, par voie d'exception, de l'illégalité de la mesure d'interdiction de retour prise à son encontre.

12. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français " ; et de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

13. Il ressort des pièces du dossier que M. A se maintient en France démuni de tout visa ou document de séjour depuis plusieurs mois, et ce alors au demeurant qu'il a précédemment séjourné en France sans titre de séjour valide. L'intéressé n'a jamais cherché à régulariser sa situation administrative en France, en 2023. Il est constant qu'il a en outre déjà fait l'objet d'une décision de refus d'asile, devenue définitive. En outre, M. A étant également démuni d'attaches familiales fortes en France, en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, et alors même qu'il n'a fait l'objet d'aucune mesure d'éloignement précédemment, le préfet du Puy-de-Dôme a fait une exacte application des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En dernier lieu, il n'apparaît pas qu'en édictant une telle mesure, l'autorité administrative aurait entaché sa décision sur ce point d'une erreur d'appréciation.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. A doivent être rejetées, y compris celles formulées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête n°2311014 de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Puy-de-Dôme.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 décembre 2023.

Le magistrat désigné,

H. HABCHILa greffière,

F. GAILLARD

La République mande et ordonne au préfet du Puy-de-Dôme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

N°2311014

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