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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2400324

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2400324

mercredi 17 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2400324
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 janvier 2024, M. E D, représenté par la SELARL Alban Costa, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 11 janvier 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Des pièces, enregistrées les 16 et 17 janvier 2024, ont été produites en défense par le préfet de l'Isère.

La présidente du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à Mme Gros, conseillère.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 17 janvier 2024, Mme Gros a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Costa, représentant M. D, qui reprend les conclusions et les moyens de la requête et ajoute que la décision de refus de délai de départ volontaire méconnaît les dispositions du 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que les faits de conduite d'un véhicule terrestre à moteur sans assurance n'ont pas connu de suites pénales, que les faits de violences conjugales ont donné lieu à une mesure alternative aux poursuites, en l'occurrence le suivi d'un stage de responsabilisation pour la prévention et la lutte contre les violences de couple et sexistes, et, enfin, que les faits de violences sur son fils âgé de trois ans à l'origine de son placement en garde à vue sont formellement contestés par le requérant, qui explique que l'enfant est tombé en trottinette, ce qu'un témoin a été en mesure de confirmer aux services de police,

- les observations de M. D, assisté de M. B, interprète en langue albanaise, qui indique ne pas vouloir retourner en Albanie pour le bien de ses enfants,

- et les observations de Me Tomasi, représentant le préfet de l'Isère, qui conclut au rejet de la requête aux motifs que les décisions attaquées ont été signées par une autorité compétente, sont suffisamment motivées et procèdent d'un examen particulier, que les décision obligeant M. D à quitter le territoire français et lui interdisant d'y revenir pendant un an ne portent pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale eu égard à la menace à l'ordre public qu'il représente, à l'absence de démonstration de la continuité de son séjour en France depuis 2018 et à la possibilité de reconstitution de la cellule familiale en Albanie, ni ne méconnaissent l'intérêt supérieur de ses enfants et que le refus de délai de départ volontaire est fondé à la fois sur le comportement du requérant, constitutif d'une menace à l'ordre public, et sur le risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet, caractérisé au regard des circonstances visées aux 2°, 4° et 5° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, également, de celles visées au 8° du même article, évoquées pour la première fois à l'audience.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E D, ressortissant albanais né le 2 mai 1989, déclare être entré en France au mois d'octobre 2018. A la suite du rejet de sa demande d'asile, il a fait l'objet, le 28 octobre 2019, d'une mesure d'éloignement. Le 11 janvier 2024, M. D a été placé en garde à vue pour des faits de violence sans incapacité sur mineur de 15 ans commis par un ascendant ou une personne ayant autorité sur la victime. Par un arrêté du même jour, dont le requérant demande l'annulation, le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

4. En premier lieu, les décisions attaquées ont été signées par M. A C, sous-préfet, qui bénéficiait, durant les périodes de permanence départementale, d'une délégation de signature à cet effet consentie par un arrêté du préfet de l'Isère du 21 août 2021, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de ces décisions doit, dès lors, être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

6. Si M. D, entré en France au mois d'octobre 2018, se prévaut de l'ancienneté de son séjour, celle-ci n'a pu se constituer qu'au bénéfice de l'inexécution de la mesure d'éloignement prise à son encontre le 28 octobre 2019. Son épouse, de même nationalité que lui, est également en situation irrégulière sur le territoire français. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il existerait un obstacle à ce que la cellule familiale qu'ils forment avec leurs quatre enfants mineurs, nés en 2013, 2015, 2018 et 2020, se reconstitue en Albanie, pays dans lequel M. D a vécu l'essentiel de son existence et où ses enfants pourront poursuivre leur scolarité. Dans ces conditions, en dépit de la présence en France de plusieurs membres de sa famille, dont deux frères, M. D n'est pas fondé à soutenir que les décisions attaquées porteraient à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elles ont été prises et méconnaîtraient, ainsi, les stipulations précitées.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

8. Les quatre enfants mineurs de M. D ont vocation à accompagner leurs parents en Albanie, où ils pourront, ainsi, qu'il a été dit plus haut, poursuivre leur scolarité. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen soulevé à l'encontre de la seule décision de refus de délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () ".

10. Si M. D soutient que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public, le préfet de l'Isère s'est également fondé, pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire sur l'existence d'un risque que l'intéressé se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. A cet égard, il est constant que M. D s'est maintenu sur le territoire français à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de la date déclarée de son entrée, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour, et qu'il n'a pas exécuté la mesure d'éloignement prise à son encontre le 28 octobre 2019. Dans ces conditions, le risque que le requérant se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet pouvait être regardé comme établi, en l'absence de circonstances particulières. Il résulte de l'instruction que le préfet de l'Isère aurait pris la même décision de refus de délai de départ volontaire s'il ne s'était fondé que sur l'existence d'un tel risque de fuite. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 11 janvier 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par M. D, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, ses conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie perdante du remboursement par l'autre partie de ses frais d'instance. Les conclusions présentées à ce titre par M. D doivent, dès lors, être rejetées.

DECIDE :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E D et au préfet de l'Isère.

Rendu en audience publique le 17 janvier 2024.

La magistrate désignée,

R. Gros

La greffière,

E. Gros

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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