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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2400467

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2400467

lundi 22 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2400467
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantBECHAUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 17 janvier 2024 et le 22 janvier 2024, M. D E, actuellement retenu au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry n° 1, représenté par Me Bechaux, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 janvier 2024 par lequel la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'un défaut de motivation et n'a pas été précédé d'un examen particulier de sa situation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article L. 611-3 1° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, puisqu'il est mineur et ne peut faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article L. 611-3 2° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, puisqu'il réside habituellement en France depuis l'âge de douze ans ;

- elle méconnaît l'article L. 611-3 9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, puisqu'il est malade etne peut bénéficier d'une prise en charge adaptée en Algérie ;

- la préfète aurait dû saisir le médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration avant de prendre à son encontre une mesure d'éloignement ;

- elle viole les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, son comportement ne constituant pas une menace réelle et actuelle pour l'ordre public et la préfète ne justifiant pas en quoi il risquerait de se soustraire à la mesure d'éloignement ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire méconnaît les articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est disproportionnée puisqu'il n'a plus d'attache en Algérie et que l'ensemble de ses centres d'intérêts privés et familiaux sont en France.

Des pièces ont été produites par la préfète du Rhône le 19 janvier 2024 et le 22 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a délégué à Mme Marie Chapard les pouvoirs qui lui sont attribués en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du du 22 janvier 2024, Mme Marie Chapard a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Bechaux, pour M. E, reprenant les conclusions et moyens de ses écritures, en faisant notamment valoir que son client est mineur comme le montre la copie d'acte de naissance produite ; que si l'original ne peut être produit, la pièce versée est exacte comme en atteste notamment le QR code qu'elle comporte ; qu'il a indiqué aux autorités espagnoles être né en 2002 lors de son entrée sur le territoire européen pour pouvoir regagner la France ce qui explique que cette date lui soit parfois opposée ; que de nombreux éléments au dossier, notamment les pièces des procédures d'aide sociale à l'enfance et de tutelle qui le concernent font état de sa minorité, laquelle a nécessairement été évaluée à ces occasions ; que si le juge des libertés et de la détention a refusé de reconnaitre cette minorité dans sa dernière ordonnance, un pourvoi a été formé contre celle-ci et qu'en tout état de cause le doute quant à son âge doit bénéficier à M. E ;

- les observations de M. E, qui déclarer être né le 14 octobre 2006 ; qu'il a indiqué 2002 aux autorités espagnoles pour ne pas être pris en charge en Espagne ; qu'il a obtenu une copie de son acte de naissance auprès de la commune de Sétif, contactée par sa famille ; qu'il est atteint de tuberculose pour laquelle il a été pris en charge à A et qu'il souhaite rester en France pour y obtenir un diplôme de cuisiner ;

- les observations de Mme B, pour la préfète du Rhône, faisant valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés et notamment que l'acte d'état civil produit n'est qu'une copie dont l'authenticité ne peut dès lors pas être vérifiée ; que si l'année de naissance 2006 revient à plusieurs occurrences dans les fichiers de police, elle correspond à différentes identités ; que le requérant a été incarcéré à Corbas en tant que majeur et que la récente ordonnance du juge des libertés et de la détention refusant sa sortie du centre de rétention le qualifie aussi de majeur ;

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant algérien qui soutient être né le 14 octobre 2006, est entré en France en 2014 selon ses déclarations. Il demande l'annulation de l'arrêté du 15 janvier 2024 par lequel la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Le premier alinéa de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 dispose que " dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Aux termes de l'article 61 du décret susvisé du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence (). / L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Au cas particulier, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / 1° L'étranger mineur de dix-huit ans ; / () ". Aux termes de l'article L. 811-2 de ce code, la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Aux termes de ce dernier article : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

5. Les dispositions précitées de l'article 47 du code civil posent une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Cependant, la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. M. E, qui soutient être mineur et dont la filiation n'est pas contestée, produit une copie intégrale d'acte de naissance algérien à son nom, dont l'authenticité n'est pas sérieusement contestée par la préfecture, pour laquelle rien ne permet d'établir qu'elle serait irrégulière, falsifiée ou inexacte et qui ne présente pas d'incohérences apparentes. Ce document, numéroté 07934, délivré le 18 janvier 2024 par la commune de Sétif dont il porte le tampon et la signature d'un agent, comporte un QR code qui renvoie à ce même numéro d'acte suivi de la date et du lieu de naissance du requérant, de son nom et de ceux de ses parents. Il indique que M. E est né le 14 octobre 2006. De plus, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a été placé sous tutelle d'Etat, déférée au conseil départemental de la Côte-d'Or, par une ordonnance du juge des tutelles des mineurs de A du 6 janvier 2023 qui retient également le 14 octobre 2006 comme étant sa date de naissance. Cette même date figure aussi sur le jugement en assistance éducative du 9 novembre 2022 rendu par le juge des enfants de la cour d'appel de A qui a procédé au placement à l'aide sociale à l'enfance de M. E. Elle apparait également à neuf reprises sur les onze occurrences auxquelles son identité répond, sous différentes orthographes, dans le rapport d'identification dactyloscopique produit par la préfète, les deux autres occurrences renvoyant à une date de naissance le 14 juin 2006 et le 14 octobre 2002. Si cette dernière date est celle retenue par l'arrêté attaqué ainsi que par un courrier du 8 juin 2023 informant l'administration de ce que les autorités algériennes étaient disposées à délivrer un laisser passer consulaire pour M. E, ce dernier indique, dans ses écritures comme à l'audience, que cela résulte du fait qu'il a donné cette date de naissance aux autorités espagnoles lors de son entrée sur le territoire européen, pour éviter d'y être pris en charge dans le dispositif espagnol pour mineurs et ainsi pouvoir regagner le territoire français, date de naissance qui a ensuite été reprise par la préfecture. Enfin, il ressort des pièces du dossier que si le juge des libertés et de la détention n'a pas retenu la minorité du requérant dans son ordonnance du 19 janvier 2024, il l'avait retenue dans celle du 20 juin 2023 contre laquelle le ministère public s'est désisté en appel en raison de la minorité de M. E. Dans ces conditions, au vu de l'ensemble des éléments versés au dossier, il doit être regardé comme étant mineur et ne pouvant, par suite, faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français.

Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. E est fondé à demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet le 15 janvier 2024. Les décisions refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et lui faisant interdiction de retour sur le territoire pour une durée de deux ans seront annulées par voie de conséquence.

Sur les frais liés au litige :

7. M. E a été admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, partie perdante dans la présente instance, le versement d'une somme de 1 000 euros au titre des frais que M. E devrait y exposer, soit en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et au bénéfice de Me Bechaux, avocate, dans le cas où le bénéfice définitif de l'aide juridictionnelle serait accordé à M. E, et sous réserve alors que Me Bechaux renonce à percevoir la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, soit en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au bénéfice de M. E, dans le cas où le bénéfice définitif de l'aide juridictionnelle lui serait refusé.

DÉCIDE :

Article 1er : M. E est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 15 janvier 2024 de la préfète du Rhône est annulé.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros dans les conditions mentionnées au point 10 du présent jugement.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D E et à la préfète du Rhône.

Lu en audience publique le 22 janvier 2024.

La magistrate désignée,

M. C,

La greffière,

E. Gros,

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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