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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2400575

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2400575

lundi 22 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2400575
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 janvier 2024, M. F A actuellement retenu au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry n° 2, représenté par Me Bechaux, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de faire mettre à disposition son dossier par la préfecture du Cantal ;

3°) d'annuler l'arrêté du 17 janvier 2024 par lequel le préfet du Cantal lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve d'une renonciation à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- le préfet doit justifier de la délégation du signataire de cet arrêté ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'un défaut de motivation et n'a pas été précédé d'un examen particulier de sa situation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire méconnaît les articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est disproportionnée puisqu'il ne menace pas l'ordre public et que sa compagne, ressortissante française, est enceinte.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 janvier 2024, le préfet du Cantal, représenté par Me Tomasi, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a délégué à Mme Marie Chapard les pouvoirs qui lui sont attribués en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 22 janvier 2024, Mme Marie Chapard a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Bechaux, pour M. A, reprenant les conclusions et moyens de ses écritures, en faisant notamment valoir que la compagne de son client est enceinte, qu'il s'agit d'une grossesse à risque et qu'elle a déjà une fille, placée, pour laquelle elle a un droit de visite médiatisé ; que M. A n'a jamais fait l'objet d'une condamnation pénale et qu'il n'y a pas eu de suite à son récent placement en garde à vue ; que la préfecture dispose d'une copie de son passeport et qu'il a un domicile ;

- les observations de M. A, assisté de M. E, interprète en langue arabe, soutenant qu'il est entré pour la première fois en France en 2022 pour trouver du travail avant de revenir y retrouver sa compagne en 2023 ; qu'il a des cousins en France et sa mère au Maroc ; qu'il est sans ressources et travaille parfois sur les marchés ; qu'il n'a pas compris pourquoi il avait été interpellé et placé en garde à vue et qu'il a pris des risques en revenant sur le territoire et souhaite désormais rester aux côtés de sa compagne pour élever leur enfant ;

- les observations de Me Tomasi, pour le préfet du Cantal, reprenant ses écritures et faisant valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés, notamment que M. A est connu des services de police ; qu'il a fait l'objet d'une précédente décision portant obligation de quitter le territoire français qui a été confirmée par le tribunal ; qu'il a non seulement sa mère au Maroc mais aussi une sœur ; qu'un enfant à naître n'est pas un sujet de droit ; qu'il est revenu sur le territoire alors qu'il était visé par une interdiction de retour et qu'il n'a pas de famille en France.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant marocain né le 8 octobre 1995, entré irrégulièrement en France en juillet 2022 selon ses déclarations, demande l'annulation de l'arrêté du 17 janvier 2024 par lequel le préfet du Cantal lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Le premier alinéa de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 dispose que " dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Aux termes de l'article 61 du décret susvisé du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence (). / L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Au cas particulier, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions tendant à la production, par le préfet, du dossier de M. A :

4. L'affaire est en état d'être jugée, le principe du contradictoire a été respecté et l'ensemble des pièces de procédure ont été produites sur audience par l'administration. Il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier détenu par l'administration.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par M. Hervé Demai, secrétaire général de la préfecture, qui dispose d'une délégation de signature par un arrêté du préfet du Cantal en date du 9 octobre 2023, publié au recueil des actes administratifs le jour même. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cette décision doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 de ce code : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. "

7. La décision portant obligation de quitter le territoire français en litige vise, notamment, les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne les conditions de séjour de M. A, la précédente décision portant obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet le 23 mars 2023, son éloignement vers le Maroc le 10 mai 2023 et son retour irrégulier sur le territoire. Elle fait également état d'éléments quant à sa situation personnelle et familiale et quant aux faits pour lesquels il est connu des services de police. Elle comporte ainsi l'énoncé des éléments de droit et de fait qui en constituent le fondement, le préfet n'était par ailleurs pas tenu de mentionner l'ensemble de la situation de l'intéressé. Cette décision satisfait ainsi à l'exigence de motivation prévue par l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, ni des termes mêmes de l'arrêté attaqué, que le préfet n'aurait pas procédé, ainsi qu'il y était tenu, à l'examen particulier de la situation de M. D n'est donc pas fondé à soutenir que l'arrêté en litige serait entaché d'illégalité, faute d'avoir été précédé d'un examen particulier de sa situation.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Il appartient à l'autorité administrative qui envisage de procéder à l'éloignement d'un ressortissant étranger en situation irrégulière d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision serait prise.

10. Il ressort des pièces du dossier que M. A, âgé de 28 ans, est entré une première fois en France irrégulièrement en juillet 2022 selon ses déclarations, puis une seconde fois en 2023, en méconnaissance de l'interdiction de retour de deux ans dont il faisait alors l'objet. Il y a rencontré sa compagne, de nationalité française, avec laquelle il se déclare en couple depuis six mois, qui l'héberge et qui attend un enfant dont la naissance est prévue en juillet 2024. Malgré ces éléments, et dans la mesure où la relation amoureuse qu'il entretient avec sa compagne est très récente, sa durée de présence sur le territoire est faible, et dans la mesure où il a passé la majorité de son existence au Maroc, pays sur le territoire duquel il a nécessairement des liens personnels et familiaux et où vivent sa mère et sa sœur, il n'est pas fondé à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français en litige porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Cette décision n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () ".

12. Il ressort des pièces du dossier que M. A est entré irrégulièrement en France en juillet 2022, a fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, assortie d'une interdiction de retour de deux ans, par arrêté du préfet du Cantal du 23 mars 2023. Après avoir été éloigné vers le Maroc le 10 mai 2023, il est revenu irrégulièrement en France, en violation de l'interdiction de retour dont il faisait l'objet. En outre, bien qu'hébergé de manière récente chez sa compagne, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il présenterait des garanties de représentation suffisantes. Il se trouve ainsi dans le cas où, en application des 1° et 8° de l'article L. 612-3 précité, le préfet pouvait valablement refuser de lui accorder un délai de départ volontaire. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit dès lors être écarté.

13. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

14. Lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où l'étranger fait état de circonstances humanitaires qui y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10 du code précité, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

15. Le préfet a refusé d'octroyer à M. C délai de départ volontaire. Il se trouve donc dans le cas où, en application de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il fait l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français. Compte tenu de la faible durée de sa présence en France, de la précédente mesure d'éloignement dont il a fait l'objet et pour laquelle il n'a pas respecté l'interdiction de retour de deux ans qui l'assortissait et du fait qu'il est connu des services de police pour des faits récents de transport, détention, offre ou cession et acquisition non autorisées de stupéfiants et conduite d'un véhicule sans permis en ayant fait usage de stupéfiants, le préfet du Cantal n'a pas, nonobstant la grossesse de sa compagne française, commis d'erreur d'appréciation au regard de l'ensemble des critères fixés par les dispositions de l'article L. 612-10 précité.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 17 janvier 2024.

Sur les frais liés au litige :

17. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Dès lors, les conclusions présentées à ce titre par M. A doivent être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F A et au préfet du Cantal.

Lu en audience publique le 22 janvier 2024.

La magistrate désignée,

M. B,

La greffière,

E. Gros

La République mande et ordonne au préfet du Cantal en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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