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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2400869

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2400869

vendredi 2 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2400869
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantCADOUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 janvier 2024 ainsi que des pièces complémentaires enregistrées le 30 janvier 2024, M. B E, demande au tribunal :

1°) de prononcer son admission à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les décisions du 28 janvier 2024 par lesquelles la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français, lui a refusé un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1000 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour celui-ci de renoncer à percevoir la part contributive versée par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que

- les décisions attaquées sont entachées d'incompétence de leur signataire ;

- elles sont entachées d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans est illégale, par voie d'exception, du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et revêt un caractère disproportionné au regard de sa situation familiale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Des pièces ont été produites par la préfète du Rhône le 30 janvier 2024.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 614-7 à L. 614-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à Mme Collomb.

Les parties, dûment convoquées, ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Collomb, magistrate désignée ;

- les observations de Me Messaoud, représentant M. E qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et relève, en outre, que s'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français, l'autorité préfectorale n'a pas tenu compte de la circonstance que l'intéressé était entré régulièrement en France en 2006 munis d'un passeport, revêtu d'un visa ; que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans revêt un caractère disproportionné ; et qui déclare se désister du moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

-les observations de Mme A, représentant la préfète du Rhône qui conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

-et les déclarations de M. E assisté par Mme F, interprète en langue arabe.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience conformément aux dispositions de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Quatre notes en délibéré présentées par M. E ont été enregistrées le 31 janvier 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant tunisien, né le 24 mars 1979, a fait l'objet, par des décisions de la préfète du Rhône du 28 janvier 2024, d'une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, d'une décision fixant le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et d'une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne les moyens dirigés contre l'ensemble des décisions attaquées :

3. En premier lieu, les décisions contestées ont été signées par Mme G C, sous-préfète en charge du Rhône-Sud, qui bénéficiait d'une délégation de signature pour les périodes de permanences dans le ressort du département du Rhône en date du 21 août 2023, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du Rhône le 22 août suivant. Il ressort des pièces des pièces du dossier, et notamment du tableau de permanence du 26 janvier au 3 février 2024 que Mme C était de permanence à la date de la décision en litige. Le moyen doit ainsi être écarté.

4. En second lieu, les décisions attaquées comportent les considérations de droit et de fait qui les fondent et sont, par suite, suffisamment motivées. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète du Rhône, qui n'était pas tenue de mentionner l'ensemble des éléments relatifs à la situation personnelle de M. E n'aurait pas procédé à un examen particulier de sa situation au regard de l'ensemble des informations portées à sa connaissance, préalablement à leur édiction.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

5. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : /1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / (.) 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; / () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; / () " ;

6. En premier lieu, M. E soutient que la décision attaquée, prise sur le fondement des dispositions précitées du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est dépourvue de base légale dès lors qu'il est entré régulièrement en France en 2006 muni d'un visa et a déposé une demande de titre de séjour afin de régulariser sa situation auprès des services de la préfecture de Clichy avec le recours de son avocat et ne s'est jamais vu notifier une décision lui refusant un titre de séjour. Il ne produit toutefois aucun élément de preuve à l'appui de ses allégations permettant d'établir le caractère régulier de son entrée sur le territoire national et la réalité de ses démarches en vue d'obtenir un titre de séjour alors qu'il ressort des pièces du dossier que M. E a fait l'objet d'une précédente décision l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours prise à son encontre par le préfet de police le 7 juin 2019. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit, par suite, être écarté.

7. En deuxième lieu, M. E soutient qu'il ne peut être regardé, de par son comportement, comme constituant une menace pour l'ordre public, dès lors que les faits qui lui sont reprochés par la préfète du Rhône, laquelle a relevé dans la décision attaquée qu'il était défavorablement connu des services de police pour des faits de vols et de revente de produits stupéfiants, de destruction ou dégradation ou encore de viol et de vol commis sur personne vulnérable, ne sont pas suffisants pour caractériser l'existence d'une telle menace. Toutefois, ainsi qu'il a été exposé au point précédent, la décision en litige est fondée sur les dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non sur les dispositions du 5° de ce même article prévoyant la possibilité d'édicter une mesure d'éloignement à l'encontre d'un ressortissant étranger ne résidant pas régulièrement sur le territoire français depuis plus de trois mois et dont le comportement constitue une menace pour l'ordre public. Par suite, compte tenu de la base légale de la mesure d'éloignement, le moyen tiré de l'erreur de qualification des faits doit être écarté comme inopérant.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / () ".

9. M. E fait état de son entrée régulière en France en 2006 muni de son passeport revêtu d'un visa, de la durée de sa présence sur le territoire national où il dispose d'un ancrage familial stable dès lors qu'il vit chez sa sœur. En se contentant de produire une photographie de deux abonnements de transports, le requérant n'établit pas l'ancienneté alléguée de sa présence en France depuis près de dix-huit ans alors même qu'il ressort de surcroît des pièces du dossier que la présence de M. E a été signalée le 4 août 2017 en Italie où il séjournait irrégulièrement. Le requérant a également indiqué, lors de son audition réalisée le 27 janvier 2024 par les services de police à la suite de son interpellation, être sans domicile fixe et que les membres de sa famille résidaient en Tunisie. Célibataire et sans charge de famille en France, le requérant ne peut donc être regardé comme étant dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où sont également nécessairement ancrées ses attaches sociales et culturelles. Par ailleurs, il ne justifie d'aucune insertion socio-professionnelle stable et ancrée sur le territoire français où il se trouve sans ressources, précisant travailler au marché. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle a été prise. Les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations précitées doivent être écartés.

10. En dernier lieu, le requérant n'ayant pas sollicité son admission au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le moyen tiré de méconnaissance de ces dispositions doit être écarté comme inopérant.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans :

11. La décision d'éloignement n'étant pas illégale, M. E n'est pas fondé à exciper de son illégalité pour contester la décision lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans.

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

13. M. E a fait l'objet d'une mesure d'éloignement pour laquelle aucun délai de départ volontaire n'a été accordé et entre dès lors dans les cas prévus à l'article L. 612-6 précité, pour lesquels l'autorité administrative doit assortir son obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour, sauf s'il existe des circonstances humanitaires de nature à justifier qu'une telle interdiction ne soit pas décidée. Or, la circonstance, au demeurant non établie par les pièces produites par l'intéressé, que ce dernier aurait de nouveau sollicité la délivrance d'un titre de séjour ne constitue pas une circonstance humanitaire au sens des dispositions précitées. Il ressort en outre des termes de la décision attaquée, que la préfète du Rhône a pris en considération l'ensemble des critères prévus par les dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entré et du séjour des étrangers et du droit d'asile en relevant que M. E, qui ne justifie ni de la nature ni de l'ancienneté de ses liens avec la France, s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement et que son comportement délictueux est constitutif d'une menace pour l'ordre public. Le requérant conteste ce motif en soutenant qu'il n'a jamais commis de délit ni fait l'objet de condamnations pénales. Il ressort toutefois des pièces du dossier que le requérant a été mis en cause à neuf reprises, le 6 août 2019, pour des faits de vol avec destruction ou dégradation, le 27 juillet 2019 pour usage illicite de stupéfiants, le 22 juin 2021 pour viol et vol commis sur une personne vulnérable, le 19 juin 2021 pour vol simple, le 12 mars 2020 pour vol simple, le 11 décembre 2010 pour trafic et revente sans usage de stupéfiants, le 11 décembre 2010 pour trafic et revente de stupéfiants ou encore le 4 septembre 2010 pour détention de produits stupéfiants. Compte-tenu de la gravité de ces faits et de leur répétition, l'autorité préfectorale n'a pas fait une erreur d'appréciation en lui interdisant de retourner sur le territoire français pour la durée maximale de trois ans, ni que cette mesure présente un caractère disproportionné au regard de sa situation personnelle, alors même que sa présence en France ne représente pas une menace pour l'ordre public. Si le requérant soutient que l'interdiction de retour sur le territoire français conduit à une expulsion automatique de l'ensemble de l'espace Schengen pour cette même durée, du fait de son inscription dans le système d'information Schengen, cette inscription, qui n'est qu'une conséquence de l'interdiction de retour en litige, n'a pas d'incidence sur la légalité de cette mesure.

14. Enfin, en l'absence de tout élément particulier invoqué, et même en tenant compte des conséquences spécifiques à cette mesure d'interdiction de retour sur le territoire français, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté par les même motifs que ceux précédemment énoncés s'agissant de la mesure portant obligation de quitter le territoire français.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. E doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2: Le surplus des conclusions de la requête de M. E est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 février 2024.

La magistrate désignée,

C. COLLOMB

La greffière,

E. GROS

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour exécution conforme,

Un greffier

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