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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2400927

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2400927

vendredi 12 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2400927
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation9ème chambre
Avocat requérantPETIT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 30 janvier 2024, et des mémoires complémentaires enregistrés les 6 mai 2024 et 17 juin 2024, M. B A, représenté par Me Petit, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 4 juillet 2023 par laquelle la préfète de l'Ain a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre à la préfète à titre principal de lui délivrer une carte de résident dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement et, dans l'attente et dans les huit jours, de le munir d'une autorisation provisoire de séjour avec droit au travail ; à titre subsidiaire de réexaminer sa situation dans le délai de deux mois, après lui avoir délivré, dans les mêmes conditions, une autorisation provisoire de séjour avec droit au travail ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 300 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir le bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la préfète s'est à tort estimée liée par l'avis rendu par les services de la police aux frontières et a entaché son refus de titre d'une erreur de droit ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen réel de sa situation personnelle et familiale ;

- c'est à tort que la préfète a estimé que les actes d'état-civil qu'il avait produits à l'appui de sa demande n'étaient pas authentiques et ne permettaient pas de justifier de son identité et de sa nationalité, et qu'elle a ainsi indiqué que sa demande n'était pas conforme aux dispositions de l'article R. 413-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il devait dès lors se voir délivrer une carte de résident, sur le fondement de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision méconnaît l'article 3§1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 juin 2024, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, par une décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 20 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Besse,

- et les observations de Me Petit, représentant le requérant.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant malien né en 1977, est entré en France en 2021 avec son épouse et trois enfants. Sa fille D s'est vu reconnaître la qualité de réfugiée par décision du 24 mars 2022 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Le 21 mars 2023, M. A a sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Par décision du 4 juillet 2023, la préfète de l'Ain a refusé de délivrer ce titre au motif qu'il n'avait pas produit à l'appui de sa demande les documents justifiant de son état-civil et de sa nationalité, comme l'exigent les dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les documents présentés étant, selon la préfète, entachés de fraude M. A demande l'annulation de ce refus.

Sur la légalité de la décision du 4 juillet 2023 :

2. Aux termes de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La carte de résident prévue à l'article L. 424-1, délivrée à l'étranger reconnu réfugié, est également délivrée à : () 4° Ses parents si l'étranger qui a obtenu le bénéfice de la protection est un mineur non marié, sans que la condition de régularité du séjour ne soit exigée. " Aux termes de l'article R. 431-10 du même code : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; 2° les documents justifiant de sa nationalité : () ". Aux termes de l'article L. 811-2 de ce code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". L'article 47 du code civil dispose que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. (). ".

3. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

4. Par ailleurs, lorsqu'est produit devant l'administration un acte d'état civil émanant d'une autorité étrangère qui a fait l'objet d'une légalisation, sont en principe attestées la véracité de la signature apposée sur cet acte, la qualité de celui qui l'a dressé et l'identité du sceau ou timbre dont cet acte est revêtu. En cas de doute sur la véracité de la signature, sur l'identité du timbre ou sur la qualité du signataire de la légalisation, il appartient à l'autorité administrative de procéder, sous le contrôle du juge, à toutes vérifications utiles pour s'assurer de la réalité et de l'authenticité de la légalisation. En outre, la légalisation se bornant à attester de la régularité formelle d'un acte, la force probante de celui-ci peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. Par suite, en cas de contestation de la valeur probante d'un acte d'état civil légalisé établi à l'étranger, il revient au juge administratif de former sa conviction en se fondant sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. Pour estimer que M. A ne produisait pas à l'appui de sa demande des documents faisant foi de son état-civil et de sa nationalité, la préfète de l'Ain s'est fondée sur l'avis émis le 7 juin 2023 par les services spécialisés de la police aux frontières, qui avaient procédé à l'analyse de son acte de naissance et du jugement supplétif d'acte de naissance n° 397, établi le 30 janvier 2023. Ces derniers ont relevé que l'acte de naissance n'était pas établi dans les formes, le numéro NINA (Numéro d'identification nationale des personnes) n'étant pas mentionné, la date de délivrance de ce document étant inscrite en chiffre et non en lettres, la qualité de l'officier d'état-civil ayant délivré le document n'étant pas mentionnée, la mention du jugement supplétif ne figurant pas au verso, le numéro de série du document, de couleur rouge, étant manquant tout comme le code imprimeur devant figurer en bas à droite du document. Par ailleurs, l'analyse relevait une lettre manquante au niveau de la rubrique " L'officier d'état-civil ".

6. Tout d'abord, si les actes de naissance produits comportent effectivement des cases destinées à être complétées par le NINA du requérant, sans comporter ce numéro, il ressort des pièces du dossier, et notamment du code des personnes et de la famille C et de la décision n°2023-254 du 11 décembre 2023 de la Défenseure des droits, que cette mention n'est pas obligatoire, des démarches spécifiques devant être effectuées par les personnes nées avant 2009, date d'entrée en vigueur de ces dispositions, pour obtenir ledit numéro. Par ailleurs, la mention de l'officier d'état-civil ayant délivré l'acte ne fait pas partie des mentions obligatoire exigées à l'article 125 du code des personnes et de la famille C et les autres points relevés ne sont pas de nature à affecter les éléments substantiels de l'acte. En outre, l'erreur de frappe relevée ne ressort, en tout état de cause, pas du document produit. Si la préfète de l'Ain relève par ailleurs que le jugement supplétif d'acte de naissance ne contiendrait aucune des mentions obligatoires prévues par le code de procédure civile, commerciale et sociale malien, ces critiques sont dépourvues de pertinence, dès lors qu'elles portent sur un extrait certifié conforme de cet acte. Enfin, l'acte de naissance du requérant a été légalisé le 27 février 2024 par le consul général C à Lyon, faisant présumer la véracité de la signature apposée sur cet acte, la qualité de celui qui l'a dressé et l'identité du sceau ou timbre dont cet acte est revêtu. Dans ces conditions, les éléments avancés par la préfète de l'Ain, qui ne conteste d'ailleurs jamais la qualité de père de l'enfant D du requérant, ne sont pas de nature à remettre en cause la valeur probante de l'acte d'état-civil produit par M. A. Par suite, la préfète de l'Ain ne pouvait refuser de lui délivrer un titre de séjour en se fondant sur le caractère incomplet de sa demande.

7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 4 juillet 2023 de la préfète de l'Ain.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, et alors que la préfète de l'Ain ne fait état d'aucun autre élément faisant obstacle à ce que le requérant, père de la jeune D, se voit délivrer la carte de résident prévue à l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le présent jugement implique nécessairement que la préfète de l'Ain délivre au requérant une carte de résident d'une durée de dix ans. Il y a lieu de lui impartir un délai d'un mois à compter de la notification du jugement pour procéder à cette remise. Par ailleurs, il y a lieu, dans l'attente, d'enjoindre à la préfète de l'Ain de lui délivrer dans un délai de huit jours une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Sur les frais d'instance :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement d'une somme de 650 euros à Me Petit, conseil de M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 4 juillet 2023 par laquelle la préfète de l'Ain a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Ain de délivrer à M. A une carte de résident de dix ans dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement et de lui délivrer, dans l'attente et sous huit jours, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera à Me Petit, la somme de 650 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la préfète de l'Ain et à Me Petit.

Délibéré après l'audience du 28 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Allais, première conseillère,

Mme de Lacoste Lareymondie, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.

Le président-rapporteur,

T. Besse

L'assesseure la plus ancienne,

A. Allais

La greffière,

C. Réveillé

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Une greffière,

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