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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2401092

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2401092

mercredi 7 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2401092
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantLACHENAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 février 2024, M. B D, actuellement retenu au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry, représenté par Me Lachenaud, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 2 février 2024 par lequel la préfète du Rhône l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant 36 mois ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au bénéfice de son conseil en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. D soutient que :

- les décisions attaquées sont entachées d'un défaut de motivation ;

- elles n'ont pas été précédées d'un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elles n'ont pas été signées par une autorité compétente ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la durée de l'interdiction de retour est disproportionnée.

La préfète du Rhône a produit des pièces, enregistrées le 6 février 2024, mais n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 7 février 2024, ont été entendus :

- le rapport de Mme C,

-les observations de Me Lachenaud, représentant M. D, assisté de Mme F, interprète en langue arabe, qui reprend les conclusions de la requête par les mêmes moyens,

- et les observations de Mme A, représentant la préfète du Rhône, qui soutient que les moyens soulevés sont infondés.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant algérien né le 18 mai 1987, demande l'annulation de l'arrêté du 2 février 2024 par lequel la préfète du Rhône l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trente-six mois.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu de prononcer, dans les circonstances de l'espèce et en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les moyens communs aux différentes décisions :

3. En premier lieu, les décisions attaquées ont été signées par Mme G E, cheffe du bureau de l'éloignement, auquel la préfète du Rhône a, par un arrêté du 30 janvier 2024 publié le 31 janvier suivant au recueil des actes administratifs de la préfecture, délégué sa signature à l'effet de signer, notamment, les décisions en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées, à le supposer soulevé, manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué, qui vise les textes sur lesquels il se fonde, indique que M. D ne peut justifier d'une entrée régulière en France et ne démontre pas être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, de sorte qu'il peut faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. L'arrêté attaqué indique en outre que l'intéressé peut faire l'objet d'une décision portant refus de délai de départ volontaire dès lors qu'il a été interpellé pour des faits de détention et vente de tabac sans document justificatif, qu'il est défavorablement connu des services de police pour des faits de vol aggravé et violence aggravée, et qu'il ne peut justifier de ses moyens d'existence effectifs, de sorte que le risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement prononcée doit être considéré comme établi. L'arrêté attaqué indique encore que M. D ne justifie d'aucune circonstance humanitaire particulière, ne démontre pas être en France depuis quatre ans, est célibataire, sans enfant à charge et ne justifie pas avoir établi le centre de ses intérêts privés et familiaux en France, s'est déjà soustrait à trois précédentes mesures d'éloignement, et que sa présence constitue une menace pour l'ordre public au regard de son comportement délictueux, de sorte qu'une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trente-six mois peut être prononcée à son égard. L'arrêté attaqué indique enfin que M. D n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine et n'a jamais demandé l'asile. Par suite, les décisions attaquées comportent les considérations de droit et de fait sur lesquelles elles se fondent et sont ainsi suffisamment motivées.

5. En troisième lieu, au regard de ce qui vient d'être dit, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète du Rhône n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation personnelle de M. D. En particulier, s'agissant de l'obligation de quitter le territoire français, si M. D se prévaut de la présence en France de quelques cousins, dont un qui l'héberge, ce seul élément n'était pas déterminant pour l'appréciation de sa situation et n'avait donc pas à être nécessairement mentionné par la préfète dans la décision en litige. Le moyen tiré du défaut d'examen sérieux de sa situation doit donc être écarté.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

6. L'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. D est entré en France au plus tard en 2021, à l'âge de 34 ans. Il a fait l'objet de plusieurs décisions d'éloignement en 2021, 2022 et 2023, y compris sous une autre identité, auxquelles il n'a pas déféré. En outre, il a été condamné à deux reprises en 2022 à des peines d'emprisonnement pour des faits de détention et vente de tabac manufacturé et de substances psychotropes sans autorisation, faits pour lesquels il a de nouveau été arrêté en février 2024. Ses empreintes digitales ont en outre été relevées à l'occasion de diverses autres infractions à l'occasion desquelles il s'est présenté sous une autre identité. S'il se prévaut de la présence en France de son cousin, il ne l'établit par aucune pièce, alors qu'il est célibataire, sans charge de famille, et ne conteste pas conserver des attaches fortes en Algérie où résident les membres de sa famille. Il ne se prévaut d'aucune autre relation personnelle ou familiale en France, ni d'aucune intégration sociale. Dans ces conditions, et alors que le comportement de M. D constitue une menace pour l'ordre public, celui-ci n'est pas fondé à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, la préfète du Rhône a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur la légalité de la décision portant refus de délai de départ volontaire :

8. L'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants :

1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". L'article L. 612-3 du même code dispose : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. D ne conteste pas être entré irrégulièrement en France et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. En outre, l'intéressé a été condamné à plusieurs reprises à des peines d'emprisonnement ferme, de sorte que c'est à bon droit que la préfète a considéré que son comportement était constitutif d'une menace pour l'ordre public. Enfin, M. D s'est déjà soustrait à plusieurs mesures d'éloignement. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que la décision par laquelle la préfète a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions précitées.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

10. L'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". L'article L. 612-10 du même code dispose : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

11. Il ressort des pièces du dossier que M. D fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai et ne justifie d'aucune circonstance humanitaire de nature à faire obstacle à ce que la préfète prononce à son égard une interdiction de retour sur le territoire français. En outre, l'intéressé, qui n'établit pas être présent en France depuis plus de trois ans, ne justifie d'aucune attache privée ou familiale sur le territoire. De plus, ainsi qu'il a déjà été dit, le comportement de M. D peut être regardé comme constitutif d'une menace pour l'ordre public, au regard de ses multiples condamnations pénales. Enfin, le requérant s'est déjà soustrait à l'exécution de trois mesures d'éloignement. Dans ces conditions, M. D n'est pas fondé à soutenir qu'en prononçant à son égard une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trente-six mois, la préfète du Rhône aurait méconnu les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il n'est pas davantage fondé à soutenir, pour les mêmes motifs, que la durée de l'interdiction de retour, ainsi fixée à trois années, serait disproportionnée au regard de sa situation.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. D doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et à fin d'application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et à la préfète du Rhône.

Lu en audience publique, le 7 février 2024.

La magistrate désignée,

C. CLa greffière,

E. Gros

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

n°2401092

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