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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2401220

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2401220

lundi 12 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2401220
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantBOUILLET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 février 2024, M. E B, alors retenu au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry (69125 aéroport Lyon - Saint-Exupéry), représenté par Me Bouillet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler les décisions en date du 5 février 2024 par lesquelles la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement, à son conseil, d'une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. B soutient que :

- les décisions contestées sont entachées d'un défaut de motivation et d'examen particulier de sa situation ;

- l'obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le refus de lui accorder un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'interdiction de revenir sur le territoire français méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et que sa durée de 24 mois est disproportionnée au regard de sa situation personnelle.

Des pièces ont été produites les 9 et 12 février 2024 par la préfète du Rhône.

La présidente du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à Mme Soubié.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 12 février 2024, Mme Soubié, magistrate déléguée, a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Bouillet, avocat, pour M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens et soutient, en outre, que l'interdiction de retour sur le territoire français a été édictée en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- les observations de M. B, requérant, assisté de Mme F, interprète en langue albanaise ;

- les observations de Mme A, pour la préfète du Rhône, qui conclut au rejet de la requête au motif que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant albanais né en 1983, demande l'annulation des décisions du 5 février 2024 par lesquelles la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Les décisions en litige ont été signées par Mme D C, adjointe à la cheffe du bureau de l'éloignement, qui disposait d'une délégation de signature, portant sur l'ensemble des décisions relevant du bureau de l'éloignement, consentie par arrêté du 30 janvier 2024 de la préfète du Rhône, publié au recueil des actes administratifs de l'Etat du 31 janvier 2024. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire doit être écarté.

4. Les décisions en litige visent les textes dont elles font application, notamment les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions utiles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En outre, dès lors que la préfète n'était pas tenue de mentionner l'ensemble des éléments caractérisant la situation de l'intéressé, les décisions contestées précisent les éléments déterminants de la situation personnelle et familiale du requérant. Par suite, les décisions en litige comportent les circonstances de fait et de droit qui en constituent le fondement. Ainsi, le moyen tiré du défaut de motivation qui manque en fait doit être écarté.

5. Il ne ressort ni de la lecture des décisions attaquées, ni d'aucune autre pièce du dossier, que la préfète du Rhône n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. B.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

7. M. B fait état de ce qu'il réside en France depuis près de six années, de ce que sa femme et ses trois enfants résident également en France. Toutefois, en l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le requérant n'a quitté son pays d'origine qu'à l'âge de 34 ans, qu'il a fait l'objet en 2019 d'une condamnation pénale accompagnée d'une interdiction de rentrer en contact avec son épouse et d'une mise à l'épreuve pendant deux ans. Par ailleurs, son épouse ne réside pas de manière régulière sur le territoire. Enfin, il ne justifie pas d'une intégration sociale particulière en France, ses dires quant à son emploi par un supermarché et une entreprise de nettoyage n'étant pas suffisants à cet égard. Par suite, dans les circonstances de l'espèce, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle a été prise. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit ainsi être écarté. En outre, en l'absence d'argumentation spécifique, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur la situation personnelle du requérant doit également être écarté.

8. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

9. Si M. B soutient que ses enfants nés en Albanie et entrés en France respectivement à l'âge de deux ans et deux mois, ont tous leurs repères en France, tout comme son dernier enfant né en France, il n'établit cependant pas que ceux-ci ne pourraient pas poursuivre leur vie familiale et leur scolarité dans son pays d'origine. Au demeurant, le requérant n'apporte aucun élément particulier quant à ses liens avec ses enfants, alors qu'il indique dormir à l'appartement lorsqu'il ne travaille pas. Dès lors, la décision en litige n'a pas méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

En ce qui concerne la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. ". Aux termes de l'article L. 612-2 de ce même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet.". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants :/ 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

11. Pour refuser à M. B un délai de départ volontaire, la préfète du Rhône a retenu que le comportement de celui-ci constituait une menace pour l'ordre public et qu'il ne présentait pas des garanties de représentation suffisantes. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. B a fait l'objet d'une condamnation pénale en 2019 pour des faits de violence, sans incapacité, par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, avec une mise à l'épreuve d'une durée de deux ans, qu'il a été interpellé le 4 février 2024 pour des faits de menace de mort réitérée, dégradation et détérioration de biens, port d'une arme de catégorie D. A cet égard, il apparaît qu'après les faits du 4 février 2024, l'épouse du requérant a été mise à l'abri par le foyer dans lequel elle résidait. En outre, le requérant indique ne plus se rappeler des faits en raison de son état d'alcoolémie. D'autre part, M. B ne justifie pas d'un document d'identité et n'a pas exécuté une précédente mesure d'éloignement. Enfin, si le requérant allègue vouloir solliciter le réexamen de sa demande d'asile, il n'apporte aucun élément au soutien de ses dires. Dans ces conditions, la préfète du Rhône a pu valablement priver M. B d'un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme te des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. "

13. M. B fait valoir des craintes en cas de retour dans son pays d'origine. Toutefois, alors que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides puis la Cour nationale du droit d'asile ont rejeté sa demande d'asile présentée conjointement avec son épouse pour des menaces imputées à la famille de son épouse, le requérant n'apporte aucun élément permettant d'attester de la réalité et de l'actualité des menaces pesant sur lui s'il devait retourner dans son pays d'origine. Au demeurant, il a déclaré aux services de police que sa belle-mère était présente en France. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

14. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. " Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français (). "

15. Pour contester la légalité interne de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à son encontre, le requérant fait valoir que son épouse et ses enfants sont présents sur le territoire français, que la famille réside en France depuis six ans et que ses frère et sœur résident respectivement en Italie et en Allemagne. Toutefois, une interdiction de retour sur le territoire français, mentionnée dans le Système d'information Schengen, n'interdit pas aux autorités d'un Etat membre d'autoriser M. B à entrer sur leur territoire pour des motifs humanitaires ou d'intérêt national ou en raison d'obligations internationales. En outre, le requérant a déjà fait l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire restée non exécutée, l'intensité de ses liens avec sa famille présente sur le territoire n'est pas établie, alors qu'il a fait l'objet d'une interdiction d'entrer en contact avec son épouse pendant une durée de deux ans, que celle-ci a été mise à l'abri par son foyer d'hébergement après le 4 février 2024. Enfin, le requérant ne justifie d'aucune insertion sociale ou professionnelle effective sur le territoire français, en l'absence de tout document corroborant ses dires quant à son insertion professionnelle. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et du caractère disproportionné de la durée retenue, doit donc être écarté.

16. Si M. B fait état de ce qu'il dispose de l'autorité parentale sur ses enfants et de ce qu'il bénéficie d'un suivi social dans le foyer d'hébergement où la famille réside, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il entretiendrait des liens particuliers avec ses enfants, alors qu'il ne justifie pas précisément participer à leur entretien et n'a pas mentionné une quelconque contribution à leur éducation au cours de l'audience. Au demeurant, l'interdiction de retour ne fait pas obstacle à ce que le requérant conserve des liens avec ses enfants. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'homme doit être écarté.

17. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E B et à la préfète du Rhône.

Lu en audience publique le 12 février 2024.

Le magistrat délégué,

A.S. SOUBIÉ

première conseillèreLe greffier,

T. CLÉMENT

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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