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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2401327

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2401327

mardi 13 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2401327
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantBROCARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 février 2024, M. B C demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 7 février 2024 par laquelle le préfet de la Haute-Savoie a prolongé l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an dont il fait l'objet, pour une durée supplémentaire de deux ans, portant la durée totale de l'interdiction de retour sur le territoire français à trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre ;

3°) de mettre à la charge de l'État, au profit de son conseil, la somme de 1 000 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Le requérant soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen préalable et sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle conduit à une expulsion automatique de l'ensemble de l'espace Schengen.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Flechet pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue par l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Flechet, magistrate désignée ;

- les observations de Me Brocard, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, et soutient en outre que l'arrêté attaqué est entaché d'un vice de procédure, le requérant n'ayant pas été mis en mesure de présenter des observations préalables, et que cet arrêté méconnait l'article L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que, le requérant ayant fait l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français de deux ans par décisions du 29 septembre 2023, il a pour effet de prolonger la durée d'interdiction de retour en France visant M. C au-delà du maximum autorisé par la loi ;

- les observations de Me Tomasi, représentant le préfet de la Haute-Savoie, qui conclut au rejet de la requête et soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé ;

- et les observations de M. C, assisté de Mme D, interprète en langue arabe.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant marocain né le 12 décembre 2002, est entré sur le territoire français au cours de l'année 2022 selon ses déclarations. Par un arrêté du 31 mars 2023, le préfet des Pyrénées-orientales l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et lui a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par décision du 7 février 2024 dont il demande l'annulation, le préfet de la Haute-Savoie a prolongé cette interdiction de retour sur le territoire français pour une durée supplémentaire de deux ans, portant la durée totale de l'interdiction de retour sur le territoire français à trois ans.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français." ; et de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ". Et enfin, selon les termes de l'article L. 612-11 de ce code : " L'autorité administrative peut prolonger l'interdiction de retour pour une durée maximale de deux ans dans les cas suivants : 1° L'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français alors qu'il était obligé de le quitter sans délai ;() ; / Compte tenu des prolongations éventuellement décidées, la durée totale de l'interdiction de retour ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, sauf menace grave pour l'ordre public.".

4. Il résulte de la combinaison des dispositions citées au point précédent que, lorsqu'un ressortissant étranger faisant l'objet d'une mesure initiale d'interdiction de retour sur le territoire français se maintient sur le sol national, alors qu'il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement sans délai de départ volontaire, l'autorité administrative a la faculté de prolonger la durée d'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée maximale de deux ans.

5. En premier lieu, la décision contestée est signée par M. A, directeur de la citoyenneté et de l'immigration à la préfecture de la Haute-Savoie, qui bénéficiait d'une délégation de signature à cet effet en date du 15 décembre 2023, publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture le 15 décembre 2023. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué doit, dès lors, être écarté.

6. En deuxième lieu, la décision attaquée vise les considérations de droit, en particulier les dispositions de l'article L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et de fait sur lesquelles elle se fonde. Elle précise, notamment, que M. C a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 31 mars 2023 à laquelle il s'est soustrait, n'est présent que depuis deux ans sur le territoire français où il ne justifie pas d'attaches, déclarant avoir entamé une relation amoureuse dont il n'établit pas la réalité, et représente une menace pour l'ordre public, étant défavorablement connu des services de police pour des faits de détention de stupéfiants, vol, vol en réunion, vol à la roulotte et recel de vol en réunion entre juin et septembre 2023. La circonstance, à la supposer établie, que le préfet se serait fondé sur des faits erronés pour prendre sa décision n'est pas de nature à révéler un défaut de motivation. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

7. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. C disposait d'éléments pertinents qui, s'ils avaient été portés à la connaissance de l'administration, auraient pu faire obstacle à ce que soit prise la décision de prolongation de l'interdiction de retour sur le territoire français en litige. Par suite, le moyen selon lequel cette décision a été prise en méconnaissance de son droit à être entendu doit être écarté.

8. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Haute-Savoie se serait abstenu de procéder à un examen préalable et sérieux de la situation personnelle du requérant, la motivation de la décision attaquée rappelée au point 6 révélant en outre que le préfet a pris en compte les quatre critères prévus par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour fixer la durée de prolongation de l'interdiction de retour sur le territoire français à deux ans. La circonstance, à la supposer établie, que le préfet se serait fondé sur des faits erronés pour l'examen de ces critères n'est pas de nature à révéler une erreur de droit dans l'application de l'article L. 612-10. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen de la situation du requérant doit être écarté.

9. En cinquième lieu, il ressort des termes dépourvus de toute ambigüité de la décision attaquée, qui ne vise que la décision d'interdiction de retour sur le territoire français du 31 mars 2023 d'une durée d'un an, et précise dans son dispositif que l'interdiction de retour d'une durée d'un an prononcée contre M. C par l'arrêté du 31 mars 2023 est prolongée pour une durée de deux ans, portant la durée totale de l'interdiction de retour dont l'intéressé fait l'objet à trois ans, qu'elle n'a ni pour objet ni pour effet de prolonger la durée de l'interdiction de retour en France visant M. C de quatre ans. Par suite, alors même que les pièces produites en défense révèlent l'existence d'un arrêté du 29 septembre 2023 prononçant à l'encontre du requérant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée a pour effet de porter la durée de prolongation de son interdiction de retour en France au-delà du maximum autorisé par les dispositions de l'article L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de la méconnaissance de cet article doit, par suite, être écarté.

10. En sixième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. C a fait l'objet, le 31 mars 2023, d'un arrêté préfectoral portant obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire et lui opposant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Si l'intéressé soutient qu'il a exécuté cette mesure d'éloignement, il n'établit ses dires par aucune pièce. A la suite de l'interpellation de M. C le 7 février 2024, le préfet de la Haute-Savoie a ainsi pu constater que l'intéressé, qui avait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, s'était maintenu irrégulièrement sur le territoire national. Il s'ensuit qu'en prononçant à son encontre une décision de prolongation de deux ans, de la mesure d'interdiction de retour sur le territoire français dont il était l'objet, le préfet a fait une exacte application des dispositions de l'article L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Si, pour critiquer la durée de cette prolongation, le requérant se prévaut d'une relation amoureuse entamée sur le territoire français et conteste la qualification de menace à l'ordre public retenue à son encontre par le préfet, il ne justifie de la réalité de sa relation par aucune pièce et ne nie pas être l'auteur des infractions visées par la décision attaquée de détention de stupéfiants, vol, vol en réunion, vol à la roulotte et recel de vol en réunion entre juin et septembre 2023 commises entre juin et septembre 2023, distinctes de celle objet de l'interpellation du 7 février 2024 pour laquelle il conteste toute implication. Dans ces conditions, d'une part l'intéressé ne peut se prévaloir de liens anciens, intenses et stables en France, d'autre part l'autorité préfectorale n'a pas commis d'erreur dans la qualification juridique des faits en estimant que le comportement de M. C, qui a commis de nombreuses infractions sur une courte période, constituait une menace pour l'ordre public. Il en résulte qu'en décidant de porter la durée d'interdiction de retour sur le territoire français visant le requérant d'une à trois années, le préfet n'a pas méconnu les dispositions combinées des articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. En septième lieu, si le requérant soutient que la prolongation de l'interdiction de retour sur le territoire français en litige conduit à une expulsion automatique de l'ensemble de l'espace Schengen pour cette durée complémentaire, du fait de son inscription dans le système d'information Schengen, cette inscription, qui n'est qu'une conséquence de la décision en litige, n'a pas d'incidence sur la légalité de cette mesure.

12. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

13. Tel qu'il a été dit, le requérant n'établit pas la réalité de la relation amoureuse et de la relation amicale qu'il allègue avoir entamées sur le territoire français. Dans ces conditions, la décision attaquée ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et ne méconnait ainsi pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. C doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions relatives aux frais d'instance.

DÉCIDE :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et au préfet de la Haute-Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2024.

La magistrate désignée,

M. Flechet

La greffière,

F. Gaillard

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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