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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2401775

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2401775

lundi 17 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2401775
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantDESPRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 février 2024, Mme G D, représentée par Me Desprat, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler les décisions du 11 janvier 2024 par lesquelles la préfète de l'Ain a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être éloignée d'office ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Ain, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et à titre subsidiaire de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

En ce qui concerne le refus de séjour :

- cette décision a été prise par une autorité incompétente, en l'absence de délégation de signature ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise sans examen préalable de sa situation personnelle ;

- elle remplit les conditions de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- cette décision porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée ;

- elle méconnaît l'article 3, paragraphe 1er, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle porte atteinte au droit de propriété protégé par l'article 1er du protocole 1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- cette décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français :

- elle porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée ;

- elle méconnaît l'article 3, paragraphe 1er, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle porte atteinte au droit de propriété protégé par l'article 1er du protocole 1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 mai 2024, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas susceptibles de prospérer.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, par une décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 17 mai 2024.

La présidente du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu la décision attaquée et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Desprat pour Mme D, qui a repris ses conclusions et moyens.

La préfète de l'Ain n'était ni présente ni représentée à l'audience.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante tchadienne née le 24 juillet 1978, est entrée régulièrement en France le 5 août 2019 avec ses trois enfants. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 25 février 2022 et par la Cour nationale du droit d'asile le 27 mars 2023. En juin 2023, Mme D a sollicité la délivrance d'un titre de séjour, sur le fondement des dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par les décisions contestées du 11 janvier 2024, la préfète de l'Ain a refusé de délivrer à Mme D un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être éloignée d'office.

Sur l'admission à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Mme D ayant, en cours d'instance, été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, il n'y a pas lieu de statuer sur ses conclusions tendant à son admission provisoire au bénéfice de cette même aide.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

3. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par M. F E, directeur de la citoyenneté et de l'intégration de la préfecture de l'Ain, qui disposait d'une délégation consentie à cet effet par un arrêté du 11 décembre 2023 régulièrement publié le 13 décembre 2023 au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de l'Ain. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision portant refus de séjour doit donc être écarté.

4. En deuxième lieu, le refus de séjour contesté, qui fait mention des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivé.

5. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette décision de refus de séjour aurait été prise sans que la préfète de l'Ain ne procède à un examen particulier de la situation personnelle de Mme D.

6. En quatrième lieu, selon l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Et selon l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

7. Mme D se prévaut, en invoquant notamment la circulaire du 28 novembre 2012, de sa présence en France depuis 2019, de la scolarisation de ses trois enfants et de sa qualité de propriétaire de son logement, à Ferney-Voltaire. Toutefois, et alors que la circulaire précitée n'est pas utilement invocable dès lors qu'elle ne contient que des orientations générales seulement destinées à éclairer les préfets dans l'exercice du pouvoir d'appréciation dont ils disposent, Mme D n'exerce en France aucune activité professionnelle et ses deux fils majeurs font, comme elle, l'objet de décisions de refus de séjour assorties de mesures d'éloignement sous trente jours. De plus, il ressort des pièces du dossier que l'époux de la requérante réside, pour les besoins de son activité professionnelle, entre le Tchad et le B. Mme D a d'ailleurs passé, selon ses déclarations, douze ans au B, avant de se rendre en France. Il résulte de l'ensemble de ces circonstances que la décision refusant de délivrer à Mme D un titre de séjour n'est pas entachée d'erreur d'appréciation au regard de l'article L. 423-23 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La préfète de l'Ain n'a, pour les mêmes motifs, pas porté d'atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme D.

8. En cinquième lieu, selon l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ". En présence d'une demande de régularisation présentée sur le fondement de ces dispositions par un étranger, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans cette dernière hypothèse, un demandeur qui justifierait d'une promesse d'embauche ou d'un contrat ne saurait être regardé, par principe, comme attestant, par là même, des motifs exceptionnels exigés par la loi. Il appartient, en effet, à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont l'étranger ferait état à l'appui de sa demande, tel que par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.

9. Compte tenu des éléments indiqués au point 7 du présent jugement, Mme D ne justifie d'aucune considération humanitaire ou motif exceptionnel, au sens des dispositions précitées, permettant la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Par suite, en opposant un refus à la demande présentée par Mme D sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète de l'Ain n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

10. En sixième lieu, selon le paragraphe 1er de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

11. Dès lors qu'il n'est pas démontré que le jeune A ne pourrait pas poursuivre sa scolarité dans son pays d'origine ou au B, et alors que l'exécution de la décision en litige n'a ni pour objet ni pour effet de séparer cet enfant de sa mère et des autres membres de sa fratrie, Mme D n'est pas fondée à invoquer la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

12. En septième lieu, aux termes de l'article 1er du protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne physique ou morale a droit au respect de ses biens. Nul ne peut être privé de sa propriété que pour cause d'utilité publique et dans les conditions prévues par la loi et les principes généraux du droit international. Les dispositions précédentes ne portent pas atteinte au droit que possèdent les Etats de mettre en vigueur les lois qu'ils jugent nécessaires pour réglementer l'usage des biens conformément à l'intérêt général ou pour assurer le paiement des impôts ou d'autres contributions ou des amendes ".

13. La décision attaquée par laquelle la préfète de l'Ain a refusé de délivrer à Mme D un titre de séjour ne prive en toute hypothèse pas cette dernière de son droit de propriété sur le bien immobilier qu'elle a acquis à Ferney-Voltaire, qu'elle peut, notamment, librement choisir de céder, mettre en location ou d'occuper elle-même à l'occasion de séjours en France si elle obtient des visas. Le moyen tiré de l'atteinte au droit de propriété ne peut donc ainsi qu'être écarté.

14. Enfin, le refus de séjour en litige n'est pas entaché d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

15. En premier lieu, les moyens tirés de l'atteinte disproportionnée portée au droit au respect de la vie privée et familiale, de la méconnaissance de l'intérêt supérieur de l'enfant mineur de la requérante et de la violation du droit de propriété doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux retenus précédemment, aux points 7, 11 et 13 du présent jugement.

16. En second lieu, la mesure d'éloignement litigieuse n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

17. Selon l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Et aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des traitements inhumains ou dégradants ".

18. Si Mme D fait état de risques de persécutions en cas de retour au Tchad, elle est muette quant à la cause de ces persécutions. Par ailleurs, si elle invoque une tentative d'assassinat de son fils au B, il ressort de ses déclarations lors de l'audience publique qu'elle n'est pas admissible dans ce pays. La requérante n'est, dans ces circonstances, pas fondée à invoquer les stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

19. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions du 11 janvier 2024 par lesquelles la préfète de l'Ain a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être éloignée d'office.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

20. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions de la requête présentées à fin d'injonction ne peuvent, par suite, qu'être rejetées également.

Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :

21. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante, la somme réclamée par la requérante au profit de son avocat sur le fondement combiné à celui de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de Mme D tendant à son admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme G D et à la préfète de l'Ain.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 juin 2024.

La magistrate désignée,

Amandine CLa greffière,

Noure El Houda Boumedienne

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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