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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2401882

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2401882

lundi 4 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2401882
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantLEBEAUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 février 2024 à 17 heures 31 minutes, M. B C A, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 23 février 2024 par lesquels la préfète du Rhône a décidé de sa remise aux autorités allemandes et l'a assigné à résidence ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile dans un délai de sept jours à compter de la notification de la décision à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la préfète doit justifier de la délégation consentie au signataire des décisions ;

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées et souffrent d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- la décision portant transfert méconnaît les articles 13 et 19-2 du règlement n°604/2013 et 29 du règlement Eurodac dès lors qu'il a quitté le territoire de l'Union européenne à la fin de l'année 2017 et est revenu en France en 2023 ;

- la décision portant assignation à résidence est illégale par exception d'illégalité de la décision portant transfert ; elle méconnaît les dispositions de l'article L. 751-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 février 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Lacroix pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lacroix, magistrate désignée,

- les observations de Me Lebeaux, pour M. A, qui reprend les conclusions et moyens de la requête et soutient en outre que l'entretien s'est déroulé sans l'assistance d'un interprète, lequel n'a été contacté qu'à l'issue de l'entretien pour la notification des actes de procédure,

- en présence de M. A, qui indique notamment ne pas être revenu en 2023 sur le territoire des Etats membres via l'Allemagne.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C A, ressortissant guinéen né le 29 septembre 1997, déclare être entré en France le 25 décembre 2023. A la suite du dépôt d'une demande d'asile en France le 28 décembre 2023, la préfète du Rhône a, par l'arrêté attaqué du 23 février 2024, notifié le jour même à 11h40, décidé du transfert de l'examen de sa demande d'asile aux autorités allemandes et, par un arrêté du même jour, notifié dans les mêmes conditions, décidé de son assignation à résidence pour une durée de 45 jours, décisions dont le requérant demande l'annulation.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions de la requête :

3. D'une part, aux termes de 13 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Lorsqu'il est établi, sur la base de preuves ou d'indices tels qu'ils figurent dans les deux listes mentionnées à l'article 22, paragraphe 3, du présent règlement, notamment des données visées au règlement (UE) no 603/2013, que le demandeur a franchi irrégulièrement, par voie terrestre, maritime ou aérienne, la frontière d'un État membre dans lequel il est entré en venant d'un État tiers, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. Cette responsabilité prend fin douze mois après la date du franchissement irrégulier de la frontière ". D'autre part, aux termes de l'article 19 de ce même règlement : " Cessation de responsabilité : () 2. Les obligations prévues à l'article 18, paragraphe 1, cessent si l'État membre responsable peut établir, lorsqu'il lui est demandé de prendre ou reprendre en charge un demandeur ou une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), que la personne concernée a quitté le territoire des États membres pendant une durée d'au moins trois mois, à moins qu'elle ne soit titulaire d'un titre de séjour en cours de validité délivré par l'État membre responsable. / Toute demande introduite après la période d'absence visée au premier alinéa est considérée comme une nouvelle demande donnant lieu à une nouvelle procédure de détermination de l'État membre responsable. () ".

4. Il ressort des pièces du dossier que M. A a demandé à bénéficier de l'asile aux autorités allemandes le 11 septembre 2016 avant d'introduire une nouvelle demande en France le 28 décembre 2023. Requises par les autorités françaises le 9 janvier 2024, les autorités allemandes ont refusé la reprise en charge de M. A au motif que sa demande d'asile avait été rejetée le 2 août 2017 et qu'il avait quitté le territoire des Etats membres pendant une durée d'au moins trois mois. Le 15 janvier 2024, les autorités françaises ont demandé aux autorités allemandes de reconsidérer leur réponse dès lors qu'il n'existait aucune preuve de son départ pendant une durée de trois mois du territoire des Etats membres d'une part, et que d'autre part, l'intéressé a déclaré, lors de son entretien, avoir franchi les frontières des Etats membres en 2023 via l'Allemagne. Les autorités allemandes ont par suite, le 22 janvier 2024, accepté de le reprendre en charge sur le fondement du d) de l'article 18 du règlement européen 604/2013.

5. D'une part, M. A produit un " carnet de paie " pour l'année scolaire 2022-2023 établi à son nom et signé du comptable du groupe scolaire " GS Ramata Bhoye A " en Guinée pour des études de 11ème année, payées en octobre 2022 et janvier 2023. M. A doit être regardé comme apportant la preuve de son séjour en Guinée pendant plus de trois mois après le dépôt de sa demande d'asile auprès des autorités allemandes en septembre 2016. Il est, dès lors, fondé à soutenir qu'en application des dispositions précitées de l'article 19 du règlement 604/2013 du 26 juin 2013, sa demande d'asile devait être considérée comme une nouvelle demande donnant lieu à une nouvelle procédure de détermination de l'État membre responsable.

6. D'autre part, M. A soutient ne pas être entré en 2023 sur le territoire des Etats membres par l'Allemagne, le résumé de son entretien étant erroné à cet égard. Il soutient à ce titre que sa maîtrise de la langue française est limitée et que l'interprète n'a été contacté par téléphone qu'à la fin de l'entretien. Il ressort en effet des pièces produites que l'interprète en langue peulh n'a été sollicité par téléphone que pendant 17 minutes, ce qui ne pouvait matériellement lui permettre d'assurer la traduction des échanges entre M. A et l'agent de la préfecture, puis traduire, dans leur intégralité, les documents remis au cours de cet entretien, en particulier les brochures A et B remises en langue française d'une dizaine de pages chacune, et ce, contrairement aux mentions portées sur le résumé de cet entretien. Dès lors que la préfète du Rhône motive le franchissement des frontières par l'Allemagne au vu des seules déclarations de l'intéressé telles que retranscrites dans cet entretien, M. A est fondé à soutenir, en l'absence de preuve d'un tel franchissement, que la décision attaquée méconnaît l'article 13 du règlement 604/2013 du 26 juin 2013.

7. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 23 février 2024 par lequel la préfète du Rhône a décidé du transfert de l'examen de la demande d'asile de M. A aux autorités allemandes doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, l'arrêté du même jour l'assignant à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard à son motif, l'annulation prononcée par le présent jugement implique nécessairement que la préfète du Rhône enregistre la demande d'asile de M. A et lui délivre une attestation de demandeur d'asile, et ce, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

9. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement à Me Lebeaux, avocate de M. A, une somme de 800 euros à ce titre, sous réserve que M. A obtienne le bénéfice de l'aide juridictionnelle et que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les arrêtés du 23 février 2024, par lesquels la préfète du Rhône a ordonné la remise de M. A aux autorités allemandes et l'a assigné à résidence, sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Rhône d'enregistrer la demande d'asile de M. A et de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Lebeaux une somme de 800 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que M. A obtienne le bénéfice de l'aide juridictionnelle et que Me Lebeaux renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C A et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 mars 2024.

La magistrate désignée,

A. LacroixLe greffier,

T. Clément

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

N°240188

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