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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2402268

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2402268

jeudi 16 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2402268
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantDELBES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 mars 2024, Mme C A épouse B, représentée par Me Delbes, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel la préfète de l'Ain l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office et lui a fait interdiction de retourner sur le territoire français pendant une durée de dix-huit mois ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Ain de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision l'obligeant à quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 avril 2024, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, par une décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 21 mars 2024.

La présidente du tribunal a désigné M. Besse pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu la décision attaquée et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience, à laquelle elles n'étaient ni présentes ni représentées.

Le rapport de M. Besse, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A épouse B, ressortissante albanaise née en 1973, est entrée régulièrement en France en 2019 avec son époux et son fils. Elle a présenté une demande d'asile le 17 juin 2019, qui a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) puis par la Cour nationale du droit d'asile, le 28 novembre 2019. Elle a fait l'objet d'une première mesure d'éloignement de la préfète de l'Ain le 28 octobre 2019, dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal administratif de Lyon en date du 10 avril 2020. Par un arrêté du 4 mars 2024, la préfète de l'Ain lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office et a assorti cette décision d'une interdiction de retourner sur le territoire français pendant dix-huit mois. Mme B demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, il ne ressort pas de la décision attaquée, qui fait état d'éléments propres à la situation personnelle et familiale de Mme B que la préfète de l'Ain ne se serait pas livrée à un examen complet de sa situation.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. () ".

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme B est entrée régulièrement en France en 2019 avec son époux et son enfant majeur, à l'âge de 46 ans, qu'elle a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 28 octobre 2019, et qu'elle réside depuis irrégulièrement sur le territoire. Ensuite, son mari réside également irrégulièrement en France et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle serait dépourvue de tout lien avec son pays d'origine, où elle a passé la majeure partie de sa vie, alors en outre qu'elle ne justifie d'aucune insertion particulière au sein de la société française. Par ailleurs, si la requérante fait valoir que son fils, âgé de 25 ans, qui souffre d'une pathologie psychotique sévère, a déposé une demande de titre de séjour au regard de son état de santé, qui est en cours d'instruction, elle ne produit aucun élément médical suffisamment précis permettant, en l'état de l'instruction, d'établir l'impossibilité pour ce dernier d'avoir accès à un traitement approprié en Albanie, aucun élément médical produit n'attestant en outre de la nécessité de la présence en permanence en France de la requérante aux côtés de son fils, dont l'état de santé s'est d'ailleurs amélioré, selon les dernières pièces produites. Dans ces conditions, la décision obligeant Mme B à quitter le territoire français ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et ne méconnaît pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, elle n'est pas non plus entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

5. Aux termes l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 (). ".

6. Mme B fait valoir que son fils réside en France, dans l'attente de l'examen de son titre de séjour, et il ressort des pièces du dossier que l'état de santé de ce dernier, qui est atteint de troubles mentaux, peut rendre nécessaire la présence au moins ponctuelle de la requérante à ses côtés. Il n'est pas par ailleurs soutenu que le comportement de la requérante, qui réside en France depuis cinq années, représenterait une menace pour l'ordre public. Dans ces conditions, et quand bien même Mme B s'est soustraite à une précédente mesure d'éloignement, la préfète de l'Ain, en lui faisant interdiction de retourner sur le territoire français pendant dix-huit mois, a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner l'autre moyen dirigé contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, que Mme B est seulement fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 4 mars 2024 de la préfète de l'Ain en tant qu'il lui fait interdiction de retourner sur le territoire français pendant dix-huit mois.

Sur l'injonction :

8. Le présent jugement, qui annule la seule mesure d'interdiction de retour sur le territoire français, n'implique pas que la préfète de l'Ain réexamine la situation de Mme B. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction de la requête doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

9. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions que présente Mme B au titre de l'application combinée des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 4 mars 2024 de la préfète de l'Ain faisant interdiction à Mme B de retourner sur le territoire français pendant dix-huit mois est annulée.

Article 2 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A épouse B et à la préfète de l'Ain.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mai 2024

Le magistrat désigné,

Thierry BesseLa greffière,

Sophie Lecas

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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