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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2402612

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2402612

mercredi 20 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2402612
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantCUCHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 mars 2024, M. C A, retenu au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 mars 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a désigné le pays à destination duquel il sera renvoyé et l'a interdit de circulation sur le territoire français pour une durée de douze mois ;

3°) de mettre à la charge de l'État, au profit de son conseil, la somme de 1 000 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Le requérant soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'une insuffisante motivation en fait ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'erreur d'appréciation dans l'application du 2° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la menace pour l'ordre public n'étant pas caractérisée ;

- la décision refusant un délai de départ volontaire est entachée d'erreur d'appréciation dans l'application de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'urgence n'étant pas caractérisée ;

- l'interdiction de circuler est disproportionnée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Flechet pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue par l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Flechet, magistrate désignée ;

- les observations de Me Messaoud, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens et soutient en outre que l'obligation de quitter le territoire français méconnait l'article L. 234-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que, résident en France depuis plus de cinq ans, M. A dispose d'un droit au séjour permanent et ne peut être éloigné du territoire français, que les décisions de refus de délai de départ volontaire et fixant le pays de destination sont dépourvues de base légale, étant fondées sur une obligation de quitter le territoire français illégale et que l'interdiction de circulation sur le territoire français est dépourvue de base légale, étant fondée sur des décisions d'obligation de quitter le territoire français sans délai illégales ;

- les observations de M. B, représentant le préfet de l'Isère, qui conclut au rejet de la requête et soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé,

- et celles de M. A.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant roumain né le 26 mai 1999, déclare être entré sur le territoire français depuis plusieurs années. Il demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 15 mars 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a désigné le pays à destination duquel il sera renvoyé et l'a interdit de circulation sur le territoire français pour une durée de douze mois.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / () 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; / () L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine. ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 251-4 du même code : " L'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français édictée sur le fondement des 2° () de l'article L. 251-1 d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans. ". Enfin, l'article L. 251-6 de ce même code prévoit que : " Le sixième alinéa de l'article L. 251-1 () sont applicables à l'interdiction de circulation sur le territoire français. ".

4. Il appartient à l'autorité administrative qui envisage de prendre une mesure d'éloignement à l'encontre d'un ressortissant d'un autre État membre de l'Union européenne de ne pas se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, mais d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. L'ensemble de ces conditions doivent être appréciées en fonction de la situation individuelle de la personne, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration.

5. Pour justifier la mesure d'éloignement litigieuse, le préfet de l'Isère a retenu que M. A avait été interpellé et placé en garde à vue le 14 mars 2024 pour des faits de vol par ruse, escalade ou effraction aggravés par la circonstance qu'ils ont été commis en réunion et qu'il était défavorablement connu des forces de l'ordre pour des faits de vol en réunion commis le 16 janvier 2017 ainsi que des faits de conduite sans assurance en septembre 2023 et février 2024. Toutefois, les faits commis en 2017, plus de sept années avant l'intervention de l'arrêté en litige, ne peuvent être retenus pour caractériser un comportement constitutif d'une menace grave et actuelle à un intérêt fondamental de la société. Par ailleurs, M. A conteste une partie des faits pour lesquels il a été interpellé le 14 mars 2024, ayant indiqué, tant au cours de son audition par les forces de l'ordre qu'à la barre lors de l'audience publique, qu'il avait refusé d'entrer dans les locaux du commerce alimentaire et avait seulement aidé à transporter les sacs contenant les éléments dérobés qu'il pensait provenir des conteneurs d'ordures disposés sur le parking de l'établissement. Pour répréhensibles et récents que soient les faits ainsi reconnus par le requérant, ils ne présentent pas, avec les faits non contestés commis en 2023 et 2024 de conduite sans assurance, un degré de gravité suffisant pour que son comportement puisse être regardé comme constituant, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société. Par suite, et sans qu'il besoin d'examiner la durée de séjour, la situation familiale et économique ainsi que l'intégration de M. A en France, la décision portant obligation de quitter le territoire français a été prise en méconnaissance des dispositions du 2° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Il résulte de ce qui précède que la décision du 15 mars 2024 du préfet de l'Isère portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'illégalité. Par voie de conséquence, sont dépourvues de base légale les décisions refusant un délai de départ volontaire et fixant le pays de renvoi ainsi que l'interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée d'un an prises le même jour. Il suit de là, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté en litige.

Sur les frais liés au litige :

7. M. A a été, par le présent jugement, admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. En application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve de la décision à intervenir du bureau d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement au conseil du requérant de la somme de 1 000 euros, ce versement valant, conformément à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, renonciation à l'indemnité d'aide juridictionnelle.

DÉCIDE :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 15 mars 2024 par lequel le préfet de l'Isère a obligé M. A à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé et l'a interdit de circulation sur le territoire français pour une durée de douze mois est annulé.

Article 3 : L'État versera à Me Messaoud, avocate de M. A, une somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n°91-647 du 10 juillet 1991, sous réserve que M. A obtienne le bénéfice définitif de l'aide juridictionnelle et que Me Messaoud renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet de l'Isère.

Copie en sera adressée à Me Messaoud.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 mars 2024.

La magistrate désignée,

M. Flechet

La greffière,

L. Bon-Mardion

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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