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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2402753

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2402753

mardi 30 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2402753
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantFLAUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 18 mars 2024, enregistrée le 19 mars 2024 au greffe du tribunal, la magistrate désignée du tribunal administratif de Montpellier a transmis au tribunal, en application des articles R. 312-8 et R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par M. A B.

Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Montpellier le 14 mars 2024 et par un mémoire complémentaire enregistré le 31 mai 2024, M. A B, représenté par Me Clémence Flaux, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 12 mars 2024 par lequel le préfet des Pyrénées-Orientales lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

3°) d'enjoindre au préfet des Pyrénées-Orientales de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat, en cas d'admission définitive à l'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle ou, à défaut d'admission définitive à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à lui verser au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

Il soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à l'existence d'une menace à l'ordre public et méconnaît les dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

S'agissant du refus de délai de départ volontaire :

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant du pays de destination :

- la décision fixant le pays de destination est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation dans la mise en œuvre de ces dispositions ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 mai 2024, le préfet des Pyrénées-Orientales conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

La présidente du tribunal a désigné Mme Fullana Thevenet pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Fullana Thevenet,

- les observations de Me Flaux, représentant M. B, non présent, qui a repris ses conclusions et moyens.

Le préfet n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant algérien né le 7 juin 1996 et entré en France en mai 2021 selon ses déclarations, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 12 mars 2024 par lequel le préfet des Pyrénées-Orientales lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, l'arrêté en litige a été signé par Jean-Marc Sanchez, directeur de la citoyenneté et de la migration de la préfecture des Pyrénées-Orientales, qui disposait à cet effet d'une délégation, en vertu d'un arrêté de 22 février 2024 du préfet des Pyrénées-Orientales, publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ".

5. Il ressort de l'arrêté en litige que la décision portant obligation de quitter le territoire français se fonde sur les dispositions précitées du 1° de l'article L. 611-1 et non sur l'existence d'une menace pour l'ordre public, même si le préfet en a fait état. M. B ne conteste pas être entré irrégulièrement en France et s'y maintenir depuis sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur d'appréciation concernant l'existence d'une menace à l'ordre public ne peuvent qu'être écartés.

6. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France au plus tôt en 2021, est célibataire et sans enfant à charge et ne conteste pas conserver des attaches dans son pays d'origine où résident plusieurs membres de sa fratrie. En outre, s'il soutient que ses parents et deux de ses frères et sœurs résident en France, il ne produit aucune pièce relative à leur présence et à la régularité de leur séjour sur le territoire français. En tout état de cause, compte tenu de sa situation personnelle et en dépit de la circonstance qu'il exerce une activité professionnelle et qu'il ne constituerait pas une menace pour l'ordre public, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne porte pas au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et ne méconnaît pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Sur la décision portant refus de délai de départ volontaire :

8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " et aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

9. Il ressort des pièces du dossier que, pour décider de refuser d'octroyer un délai de départ volontaire, le préfet des Pyrénées-Orientales s'est fondé, d'une part, sur la circonstance que sa présence constituait une menace pour l'ordre public et, d'autre part, sur le risque que l'intéressé se soustraie à l'exécution de la mesure de l'éloignement.

10. Il est constant que M. B s'est maintenu sur le territoire français sans solliciter la délivrance d'un titre de séjour et que, s'il produit des justificatifs de domicile, il n'a pu produire de document d'identité ou de voyage. Il entrait ainsi dans le cas visé au 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans lequel le préfet peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire. En revanche, la seule circonstance qu'il s'est maintenu sur le territoire français en situation irrégulière et qu'il est défavorablement connu des services de police pour des faits de détention frauduleuse en vue de la vente de tabac manufacturé et de vente à la sauvette n'est pas de nature à caractériser l'existence d'une menace à l'ordre public au sens du 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, il résulte de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision s'il s'était fondé uniquement, pour prendre la décision portant refus de délai de départ volontaire en litige, sur le risque que l'intéressé se soustraie à l'exécution de la mesure d'éloignement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

11. En second lieu, eu égard à ce qui a été dit au point 7 et en l'absence de tout autre élément, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision portant refus de délai de départ volontaire méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Sur la décision fixant le pays de destination :

12. Compte tenu de ce qui a été dit précédemment, M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

14. Il ressort de l'arrêté en litige que pour prononcer une interdiction de retour sur le territoire français et en fixer la durée à trois ans, le préfet des Pyrénées-Orientales s'est fondé sur la circonstance qu'il ne justifiait d'aucune attache sur le territoire français ni d'aucune insertion, qu'il s'est maintenu sur le territoire français en situation irrégulière et que sa présence en France constitue une menace à l'ordre public. Si le requérant ne peut être regardé comme faisant état de circonstances humanitaires de nature à justifier qu'une interdiction de retour sur le territoire français ne soit pas prononcée en conséquence du refus de délai de départ volontaire, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le requérant justifie d'efforts d'insertion professionnelle et que sa présence ne constitue pas une menace à l'ordre public. Par suite, en fixant la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français à trois ans, le préfet des Pyrénées-Orientales a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

15. Il résulte de ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 12 mars 2024 par laquelle le préfet des Pyrénées-Orientales a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans. Par suite, cette décision doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

16. Le présent jugement qui annule seulement la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans n'implique pas nécessairement un réexamen de la situation de M. B et la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour. Par suite, les conclusions tendant au prononcé d'une injonction en ce sens et d'une astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Flaux, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Flaux de la somme de 800 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à M. B.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du 12 mars 2024 du préfet des Pyrénées-Orientales portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans est annulée.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Flaux renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, l'Etat versera à Me Flaux, avocate de M. B, une somme de 800 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à M. B.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet des Pyrénées-Orientales et à Me Clémence Flaux.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 juillet 2024.

La magistrate désignée,

M. Fullana Thevenet

La greffière,

S. Lecas

La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Orientales en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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