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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2403402

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2403402

mercredi 17 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2403402
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantSCP ROBIN VERNET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 avril 2024 et un mémoire enregistré le 12 avril 2024, M. A B, détenu au centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, représenté par Me Robin, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler les décisions du 8 mars 2024 par lesquelles la préfète de l'Ain lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être éloigné d'office et a pris à son encontre une interdiction de retour d'une durée de sept ans ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 par application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée en droit ;

- elle ne pouvait reposer ni sur le 2°, ni sur le 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision le privant de délai de départ volontaire est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- la décision fixant son pays de destination est illégale en conséquence de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision faisant interdiction de retour pendant sept ans méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

La préfète de l'Ain a produit des pièces qui ont été enregistrées le 8 avril 2024.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 11 et 12 avril 2024, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas susceptibles de prospérer.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Allais pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Allais, magistrate désignée ;

- les observations de Me Robin, avocate de M. B, qui a repris les conclusions et moyens présentés par écrit ;

- les observations de M. B.

La préfète de l'Ain n'étant ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né le 4 novembre 1998, est entré sur le territoire français, à l'âge de 3 ans en 2001, par la voie du regroupement familial. Il a sollicité la délivrance d'une carte de séjour à sa majorité et un récépissé de demande de titre de séjour lui a été délivré pour la période du 16 novembre 2016 au 6 septembre 2017 ainsi qu'une demande de complément restée toutefois sans réponse. Par des décisions du 19 mars 2024, la préfète de l'Ain lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être éloigné d'office et a pris à son encontre une interdiction de retour d'une durée de sept ans. M. B, détenu au centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, demande au tribunal l'annulation de ces décisions.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens dirigés spécifiquement contre l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, la décision attaquée vise les textes dont elle est fait application, notamment le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. B, dont les éléments relatifs à sa vie privée et familiale ainsi que la circonstance qu'il n'établit pas être exposé à des traitements inhumains et dégradants, au sens de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en cas de retour en Tunisie. Dès lors, cette décision comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, permettant ainsi à son destinataire d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation ne peut qu'être écarté, ainsi que pour les mêmes motifs, le moyen tiré du défaut d'examen de la situation de M. B.

4. En deuxième lieu, aux termes des 2° et 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur lesquels repose la mesure d'éloignement contestée : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans l'un des cas suivants : / () 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; ".

5. Il ressort des pièces du dossier que M. B a sollicité la délivrance d'un titre de séjour à sa majorité et un récépissé de demande de titre de séjour lui a été délivré pour la période du 16 novembre 2016 au 6 septembre 2017, mais qu'il n'a pas déféré à une demande de complément qui lui avait été adressé, dans ce cadre, par les services de la préfecture. M. B s'étant maintenu sur le territoire après l'expiration de son récépissé de demande de titre de séjour, sans en solliciter le renouvellement ni transmettre les pièces demandées, ni avoir effectué aucune démarche relative à sa régularisation depuis cette date, il entrait ainsi dans le champ d'application du 2° précité de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La préfète de l'Ain pouvant, sur ce seul fondement, prendre à l'encontre de M. B une obligation de quitter le territoire français, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué serait dépourvu de base légale, et il n'apparaît pas nécessaire de vérifier qu'il entrait également dans le champ d'application des dispositions précitées du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. S'il est constant que M. B est entré en France en 2001 à l'âge de 3 ans, il ressort des pièces du dossier ainsi que des débats tenus en audience qu'il a fait l'objet, entre 2017 et 2023 de huit condamnations pénales, à des peines d'emprisonnement, pour des faits de recel de bien provenant de vol, conduite d'un véhicule sans permis, délit de fuite après un accident par conducteur de véhicule terrestre, refus par le conducteur d'un véhicule d'obtempérer à une sommation de s'arrêter, circulation avec un véhicule à moteur sans assurance, vol en réunion, transport, détention offre ou cession et acquisition non autorisés de stupéfiants, vol avec violence et extorsion avec violence ayant entrainé une incapacité totale de travail n'excédant pas huit jours aggravé en état de récidive, violence avec usage ou menace d'une arme sans incapacité en état de récidive évasion d'un détenu bénéficiaire d'une permission de sortir, conduite d'un véhicule sans permis en état de récidive. La dernière condamnation prononcée à son encontre date du 2 août 2022, à une peine d'emprisonnement de six mois débutant le 31 octobre 2023. Si M. B se prévaut de la présence en France de sa mère et de son oncle, il n'établit pas entretenir de liens avec eux, il est célibataire et sans enfants en charge et ne justifie d'aucune intégration. Enfin, l'intéressé dispose d'attaches familiales dans son pays d'origine, où résident son père, son frère et sa sœur. Dans ces circonstances, M. B n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée.

En ce qui concerne les moyens dirigés spécifiquement contre la décision de privation d'un délai de départ volontaire :

8. Selon l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Et aux termes des 1° et 3° de l'article L. 612-2 du même code, dont la préfète de l'Ain a fait application pour priver M. B d'un délai de départ volontaire : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ".

9. En premier lieu, en l'absence d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, le moyen tiré de cette illégalité et soulevé par voie d'exception à l'encontre de la décision portant refus de délai de départ volontaire doit être écarté.

10. En second lieu, ainsi qu'il a été dit au point 7 du présent jugement, M. B a fait l'objet, depuis l'année 2017, de huit condamnations pénales à des peines d'emprisonnement. Eu égard au caractère répété et récent des faits pour lesquels le requérant a été condamné, au demeurant incarcéré à la date de la décision contestée, la préfète de l'Ain a pu, sans entacher sa décision d'erreur d'appréciation, considérer que son comportement constitue une menace pour l'ordre public et dès lors le priver de délai de départ volontaire pour exécuter, à sa libération du centre pénitentiaire, la mesure d'éloignement prise à son encontre. Ce seul motif étant de nature à justifier la décision par laquelle M. B a été privé d'un délai de départ volontaire, il n'est pas nécessaire de statuer sur le moyen tiré de ce que le risque de soustraction à l'exécution de la mesure d'éloignement n'est pas établi.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

11. En premier lieu, M. B n'ayant pas démontré l'illégalité de la mesure d'éloignement dont il fait objet, il n'est pas fondé à s'en prévaloir à l'appui de ses conclusions tendant à l'annulation de la décision subséquente fixant son pays de destination.

12. En second lieu, si M. B invoque la violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il n'assortit pas ce moyen des précisions suffisantes qui permettent au tribunal d'en apprécier le bien-fondé, de sorte que ce moyen ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne le moyen dirigé spécifiquement contre la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de sept ans :

13. Selon l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". Et aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

14. D'une part, M. B a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai, de sorte que seules des circonstances humanitaires pouvaient faire obstacle à ce que soit prononcée à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français. Or, si l'intéressé se prévaut de l'ancienneté et de la régularité de son séjour sur le territoire français, il résulte de ce qui a été dit au point 7 du présent jugement, qu'eu égard aux conditions de son séjour en France, de l'absence de démarches réalisées pour le renouvellement de son titre de séjour, ainsi que l'absence d'élément probant établissant la réalité de ses liens familiaux sur le territoire français, il ne justifie pas de telles circonstances humanitaires.

15. D'autre part, toutefois, M. B réside en France depuis l'âge de trois ans, et y dispose d'attaches, quand bien même il n'est pas établi que ses liens familiaux en France ont été maintenus durant sa détention. De plus, si sa présence en France constitue une menace pour l'ordre public, l'intéressé n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement. Il résulte de l'ensemble de ces circonstances qu'en fixant à sept ans la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à son encontre, la préfète de l'Ain a entaché sa décision d'erreur d'appréciation.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 19 mars 2024 par laquelle la préfète de l'Ain a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant sept ans.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

17. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par M. B tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du 19 mars 2024 par laquelle la préfète de l'Ain a prononcé à l'encontre de M. B une interdiction de retour sur le territoire français pendant sept ans est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à A B et à la préfète de l'Ain.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 avril 2024

La magistrate désignée,

A. Allais

La greffière,

F. Gaillard

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

N°2403402

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