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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2403449

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2403449

mardi 30 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2403449
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantMARTINEZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 avril 2024, M. A D, représenté par Me Martinez, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 26 mars 2024 par lequel la préfète du Rhône a décidé sa remise aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Rhône à titre principal de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale ", à titre subsidiaire de lui remettre, en vue de l'examen de sa demande, une attestation de demande d'asile en procédure normale, sous astreinte de 250 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision a été prise par une autorité incompétente ;

- il n'est pas justifié que l'acte attaqué a été réellement signé par la personne mentionnée et que celle-ci exerçait bien la fonction d'adjointe à la cheffe du Pôle régional Dublin ;

- la décision est entachée d'un vice de procédure, la préfète ayant exécuté le précédent arrêté avant que le juge des référés n'ait statué par voie d'ordonnance et ne s'étant pas assurée que sa demande d'asile faisait effectivement l'objet d'un examen en Croatie ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013 :

- l'arrêté méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'arrêté méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en raison des défaillances dans l'examen de sa demande d'asile en Croatie.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 avril 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

La présidente du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu la décision attaquée et les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Martinez, représentant M. D, qui a repris ses conclusions et moyens,

- les observations de M. D, assisté de Mme E, interprète en tchétchène.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant russe né en 2004, demande l'annulation de l'arrêté du 26 mars 2024 par lequel la préfète du Rhône a décidé sa remise aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991, précédemment visée.

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par Me Jessica C, adjointe à la cheffe du pôle régional Dublin, titulaire d'une délégation de signature à cet effet en cas d'absence ou d'empêchement de la directrice des migrations et de l'intégration, par arrêté de la préfète du Rhône en date du 21 mars 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

4. En deuxième lieu, le requérant n'apporte aucun élément venant remettre en cause le fait que Mme C, signataire de la décision, titulaire en qualité d'adjointe à la cheffe du pôle régional Dublin d'une délégation de signature, n'exercerait pas effectivement cette fonction, ni de nature à établir que la signature figurant sur la décision attaquée ne serait pas la sienne. Par suite, le moyen, eu demeurant dépourvu de toute précision, tiré d'un vice de procédure sur ces points, ne peut qu'être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative ". Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement européen dont il est fait application.

6. La décision en litige mentionne les dispositions applicables du règlement européen du 26 juin 2013 et précise que M. D a été identifié en Croatie, où il avait demandé l'asile le 13 décembre 2022 et que les autorités de ce pays, ainsi responsables de l'examen de sa demande, avaient accepté de le reprendre en charge. Elle comporte également des éléments propres à la situation personnelle du requérant. Alors que la préfète du Rhône n'avait pas à expliciter de manière détaillée les motifs pour lesquels elle a décidé de ne pas faire application de la clause discrétionnaire, la décision est ainsi suffisamment motivée.

7. En quatrième lieu, les conditions dans lesquelles a été mis en exécution l'arrêté du 17 février 2023 par lequel la préfète du Rhône avait précédemment décidé la remise aux autorités croates de M. D ne peuvent que rester sans incidence sur la légalité de la décision en litige. Par ailleurs, il ne ressort d'aucune disposition que la préfète du Rhône aurait été dans l'obligation de s'enquérir auprès des autorités croates des conditions dans lesquelles la demande d'asile de l'intéressé aurait fait l'objet d'un examen dans ce pays. Par suite, le moyen selon lequel la décision serait entachée d'un vice de procédure pour ce motif doit être écarté.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. ". Par ailleurs, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des traitements inhumains ou dégradants ".

9. La Croatie est un État membre de l'Union européenne, partie à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complété par le protocole de New York, et à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit alors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet État membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cependant, cette présomption peut être renversée, s'il y a des raisons sérieuses de croire qu'il existe des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant, notamment en raison du fait que, en cas de transfert, le demandeur de protection internationale se trouverait, indépendamment de sa volonté et de ses choix personnels, dans une situation de dénuement matériel extrême.

10. D'une part, M. D expose n'avoir bénéficié d'aucune aide matérielle en Croatie et a indiqué lors de l'audience avoir été hébergé dans un camp fermé en étant mal nourri. Il a également soutenu qu'il n'a disposé d'aucun soutien de la part d'associations, n'a pas pu avoir accès à un conseil juridique, et, de manière générale, qu'il n'a pas été mis à même d'apporter effectivement des éléments à l'appui de sa demande d'asile, laquelle ne faisait l'objet d'aucun traitement effectif. Toutefois, il n'a produit aucun élément à l'appui de ses allégations, lesquelles sont demeurées au demeurant insuffisamment circonstanciées sur sa prise en charge en Croatie entre la mise à exécution, le 25 mai 2023, de la précédente mesure de transfert, et son retour en France, en septembre 2023, et notamment sur le traitement de sa demande d'asile. Alors qu'il appartient au requérant, ainsi qu'il a été dit, de démontrer les défaillances des autorités croates dans l'examen de sa demande d'asile et les conditions de sa prise en charge, le requérant ne peut sur ce point se borner à faire valoir que la préfète du Rhône n'établirait pas que ses droits à une aide matérielle et à la dignité auraient été respectés.

11. D'autre part, si M. D fait état de la présence en France d'un frère et d'un cousin, ceux-ci y séjournent depuis 2018, et il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant, entré pour la première fois en France en décembre 2022, aurait conservé des liens particuliers avec ces derniers. Par suite, en refusant de faire application de la clause discrétionnaire, la préfète du Rhône, qui n'a par ailleurs pas méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi qu'il a été dit au point précédent, n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article 17 du règlement européen du 26 juin 2013.

12. En sixième et dernier lieu, compte tenu du caractère très récent du séjour en France de M. D, par ailleurs célibataire, la décision en litige ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et ne méconnaît pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

13. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté du 26 mars 2024 de la préfète du Rhône est entaché d'illégalité et à en demander l'annulation. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction sous astreinte et celles qu'il présente au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être également rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 avril 2024.

Le magistrat désigné,

Thierry BLa greffière,

Sophie Lecas

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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