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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2403462

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2403462

vendredi 3 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2403462
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantRENOUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 avril 2024, la préfète du Rhône demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 2131-6 du code général des collectivités territoriales, repris à l'article L. 554-1 du code de justice administrative, et jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 29 mars 2024 par lequel la maire de Vénissieux a interdit toute saisie et dispersion mobilière sur le territoire communal ;

2°) de mettre à la charge de cette commune le paiement d'une somme de 400 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que sont de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué, les moyens tirés de ce que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente, cet arrêté ne relevant pas des pouvoirs de police administrative de la maire tels que prévus par le code général des collectivités territoriales et cette dernière ne pouvant légalement prendre un arrêté dans un domaine dans lequel aucune disposition législative ou réglementaire ne lui confère un pouvoir ;

- la maire de Vénissieux ne saurait se prévaloir des dispositions des articles L. 2212-1 et L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales pour fonder l'arrêté contesté dès lors que l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution attribue à l'État la charge de prêter le concours de la force publique à l'exécution des décisions de justice et d'en définir les modalités ;

- si les maires sont étroitement associés aux politiques publiques de lutte contre la pauvreté et les exclusions dans le cadre défini par la loi, pour autant, l'article L. 115-1 du code de l'action sociale et des familles, qui n'a pas pour objectif de faire primer les droits du débiteur sur ceux du créancier, ne peut constituer la base légale de l'arrêté litigieux ;

- une saisie mobilière, dont les conditions sont encadrées par des textes législatifs, ne peut être considérée comme portant atteinte à la dignité humaine ; la maire a donc fait un usage inapproprié de ses pouvoirs de police ;

- l'arrêté contesté est entaché d'une erreur de droit dès lors que les circonstances exceptionnelles invoquées ne sont pas spécifiques à la population de la commune de Vénissieux mais affectent l'ensemble des citoyens français, et qu'il porte atteinte à la mission qui incombe à l'État en application de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution ;

- l'arrêté méconnaît l'autorité de chose jugée en faisant obstacle à l'exécution des jugements du tribunal civil, porte atteinte à l'indépendance des juges et viole le principe constitutionnel de séparation des pouvoirs issu de l'article 16 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789 ;

- l'arrêté en litige est entaché d'un détournement de pouvoir, la maire ayant exercé ses pouvoirs dans un but autre que celui en vue duquel ceux-ci lui ont été confiés ;

- enfin, cet arrêté, qui est entaché d'une illégalité particulièrement grave et flagrante, devra être déclaré nul et non avenu par le tribunal lors de l'examen au fond.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 avril 2024, la commune de Vénissieux, représentée par la SELARL Cabinet Fabrice Renouard, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de l'État une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens invoqués n'est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué ; en effet :

- la France connaît l'une des plus graves crises économiques de son histoire ; cette crise économique et sociale exceptionnellement grave, caractérisée par une augmentation imprévisible et très importante des prix, notamment du carburant, du gaz, de l'électricité et des produits alimentaires, affecte particulièrement les ménages les plus modestes ; cette crise résulte d'événements imprévisibles ;

- l'impérieuse nécessité des mesures adoptées repose sur l'existence de circonstances locales particulières à la ville de Vénissieux et sur la nécessaire préservation de l'ordre public ;

- les indicateurs socio-économiques de la commune révèlent une particulière vulnérabilité de sa population face aux circonstances exceptionnelles, qui a nécessité que la commune alloue des moyens complémentaires pour les personnes en grande précarité ;

- compte tenu de ces circonstances exceptionnelles mettant en péril la population de la commune, afin d'assurer la sauvegarde de l'ordre public et d'éviter toute situation contraire à la dignité humaine, il était impérieux d'édicter l'arrêté contesté, la maire ayant pu, dès lors, s'immiscer dans l'exercice des pouvoirs normalement dévolus à l'Etat ;

- l'application de la théorie des circonstances exceptionnelles devra permettre au tribunal, alors même qu'il estimerait l'arrêté entaché d'incompétence, de considérer l'arrêté, légal.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête, enregistrée le 9 avril 2024 sous le n° 2403460 par laquelle la préfète du Rhône demande au tribunal de prononcer l'annulation de l'arrêté contesté.

Vu :

- la Constitution et son Préambule ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Bertolo, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Senoussi, greffière d'audience, M. Bertolo a lu son rapport et entendu :

- Me Renouard, représentant la commune de Vénissieux, qui s'en rapporte aux écritures produites en défense ;

- Mme A, maire de la commune de Vénissieux, a rappelé les éléments de la crise d'une gravité exceptionnelle traversée par la France, dont l'impact est considérable sur les populations les plus vulnérables et qui contribue à accentuer l'exclusion sociale. Elle a également rappelé les efforts de solidarité mis en œuvre par la commune de Vénissieux pour venir en aide aux personnes défavorisées, conformément aux principes fondamentaux de la République française, en contrepoint de l'action du gouvernement qui ne respecte pas ses promesses. Elle a fait valoir que son arrêté a pour objectif le respect de la dignité des personnes humaines et la lutte contre l'exclusion.

La préfète du Rhône n'était ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 10h20.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes du 3ème alinéa de l'article L. 2131-6 du code général des collectivités territoriales, auquel renvoie l'article L. 554-1 du code de justice administrative : " Le représentant de l'Etat peut assortir son recours d'une demande de suspension. Il est fait droit à cette demande si l'un des moyens invoqués paraît, en l'état de l'instruction, propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'acte attaqué () ".

2. Par un arrêté du 29 mars 2024, la maire de Vénissieux a interdit toute saisie et dispersions mobilières sur le territoire communal. Sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 2131-6 du code général des collectivités territoriales et de l'article R. 554-1 du code de justice administrative, la préfète du Rhône demande au tribunal de suspendre l'exécution de cet arrêté.

3. D'une part, aux termes de l'article L. 2212-1 du code général des collectivités territoriales : " Le maire est chargé () de la police municipale () ". Aux termes de l'article L. 2212-2 du même code : " La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. () ". D'autre part, aux termes de l'article L. 111-1 du code des procédures civiles d'exécution : " Tout créancier peut, dans les conditions prévues par la loi, contraindre son débiteur défaillant à exécuter ses obligations à son égard. () ". Enfin, aux termes de l'article L. 153-1 du même code : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation. " et aux termes de l'article L. 221-1 du même code : " Tout créancier muni d'un titre exécutoire constatant une créance liquide et exigible peut, après signification d'un commandement, faire procéder à la saisie et à la vente des biens meubles corporels appartenant à son débiteur, qu'ils soient ou non détenus par ce dernier. / () ".

4. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient aux seules autorités de l'Etat de définir les modalités selon lesquelles ce dernier assume son obligation de prêter le concours de la force publique à l'exécution des décisions de justice et, le cas échéant, dans le cas où des considérations impérieuses tenant à l'ordre public ou à des risques d'atteinte à la dignité humaine le justifieraient, de décider, après un examen particulier de l'affaire, de différer ou de refuser ce concours, sans préjudice du droit à réparation du bénéficiaire du jugement dont l'exécution est demandée.

5. A l'appui de sa requête, la préfète du Rhône soutient notamment que la maire de Vénissieux ne tenait d'aucune disposition, et notamment pas des dispositions de l'article L. 2122-2 du code général des collectivités territoriales qui définissent les pouvoirs du maire en tant qu'autorité de police municipale, la compétence pour prendre, par voie de réglementation générale, une mesure d'interdiction des saisies mobilières sur le territoire communal, faisant ainsi obstacle à l'exécution des décisions de justice dont les autorités de l'État sont, ainsi qu'il vient d'être dit, seules investies. Le moyen ainsi soulevé par la préfète du Rhône crée, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué. Par suite, il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de cet arrêté.

6. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par la préfète du Rhône au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. L'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, les conclusions présentées par la commune de Vénissieux sur le fondement de cet article doivent être rejetées.

ORDONNE :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté susvisé du 29 mars 2024 de la maire de la commune de Vénissieux est suspendue.

Article 2 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la préfète du Rhône et à la commune de Vénissieux.

Copie en sera adressée au procureur de la République près le tribunal de grande instance de Lyon, en application de l'article R. 522-14 du code de justice administrative.

Fait à Lyon, le 3 mai 2024.

Le juge des référés La greffière

C. Bertolo A. Senoussi

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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