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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2404266

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2404266

mardi 16 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2404266
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantSELARL BS2A BESCOU ET SABATIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée sous le n°2401147 au tribunal administratif de Caen le 29 avril 2024, et transmise au tribunal administratif de Lyon par ordonnance du magistrat désigné en date du 30 avril 2024, M. B C, représenté par Me Bescou, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 avril 2024 par lequel le préfet de la Manche l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Manche ou tout autre préfet territorialement compétent de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Manche, en cas d'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français, de procéder sous les mêmes conditions à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de l'ensemble des décisions attaquées :

- les décisions attaquées sont entachées d'incompétence de leur signataire ;

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée, est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle, et d'une erreur de droit ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

S'agissant de la décision fixant un délai de départ volontaire :

- elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français, elle-même entachée d'illégalité ;

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale compte tenu de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale compte tenu de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire enregistré le 6 juin 2024, le préfet de la Manche conclut au rejet de la requête, en faisant valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les observations de Me Guillaume, représentant le requérant, qui a repris ses conclusions et moyens, et de M. C.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant algérien né en 1982, est entré en France en 2019. Suite à un contrôle d'identité, le préfet de la Manche, par des décisions du 14 avril 2024, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. M. C demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation, d'injonction et d'astreinte :

En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble des décisions :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué est signé par Mme E D, directrice de cabinet du préfet de la Manche, qui a reçu délégation du préfet de la Manche, par arrêté du 30 août 2023 régulièrement publié, à l'effet de signer cet acte. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En deuxième lieu, la décision attaquée fait état des éléments de droit et de fait qui la fondent et est, par suite suffisamment motivée. Par ailleurs, il ne ressort pas des termes de cette décision que le préfet de la Manche se serait abstenu de se livrer à un examen complet et sérieux de la situation de l'intéressé, y compris par rapport à un éventuel droit au séjour, ni qu'il aurait entaché sa décision d'une erreur de droit.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. () ".

5. M. C est entré régulièrement en France sous couvert d'un visa le 20 janvier 2019 à l'âge de 36 ans, et réside depuis irrégulièrement sur le territoire français. L'intéressé est célibataire, sans enfant à charge et il ressort de ses déclarations suite à son interpellation que toute sa famille à l'exception de l'une de ses sœurs vit en Algérie, son pays d'origine, où il a lui-même passé la majeure partie de sa vie. S'il fait état d'une relation amoureuse avec une ressortissante française, elle n'est pas établie par les pièces du dossier. Dans ces conditions, et même si le requérant justifie de l'exercice d'une activité professionnelle régulière, depuis plusieurs années, dans le secteur de la restauration, et qu'il fait preuve d'une bonne intégration dans la société française, et d'une très bonne maîtrise de la langue française, la décision l'obligeant à quitter le territoire français ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et ne méconnaît pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, elle n'est pas non plus entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire et la décision fixant le pays de destination :

6. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le délai de départ volontaire, ainsi qu'à l'encontre de la décision fixant le pays de destination.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans :

7. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". L'article L. 612-8 du même code dispose : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour () l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

8. Pour prononcer à l'encontre de M. C une interdiction de retour sur le territoire français et en fixer la durée à deux ans, le préfet de la Manche a relevé que bien que l'intéressé n'ait pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et qu'il ne représente pas une menace à l'ordre public, il n'entretient pas de liens intenses et stables avec la France. Compte tenu de la bonne insertion de M. C dans la société française, ainsi qu'il a été dit précédemment, et même s'il n'y dispose pas de liens intenses et anciens, et alors qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public, en fixant à deux ans la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français assortissant la mesure en litige, le préfet de la Manche a entaché sa décision, dans les circonstances de l'espèce, d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions des articles L. 612-8 et L612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, que M. C est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 14 avril 2024 par laquelle le préfet de la Manche lui a fait interdiction de retourner sur le territoire français pendant deux ans.

Sur l'injonction :

10. Le présent jugement, qui annule la seule décision portant interdiction de retour sur le territoire français, implique seulement que le préfet de la Manche procède à l'effacement du signalement de M. C dans le système d'information Schengen. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'impartir au préfet de la Manche un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement, pour procéder à cet effacement. En revanche, et dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 500 euros à verser à M. C au titre des frais non compris dans les dépens qu'il a exposés.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 14 avril 2024 du préfet de la Manche faisant interdiction à M. C de retourner sur le territoire français pendant deux ans est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Manche de faire procéder à l'effacement du signalement aux fins de non-admission de M. C dans le système d'information Schengen, dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. C la somme de 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et au préfet de la Manche.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

Thierry ALa greffière,

Sophie Lecas

La République mande et ordonne au préfet de la Manche en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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