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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2404492

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2404492

mercredi 15 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2404492
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 11 mai 2024, M. A B, alors retenu au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry, représenté par Me Sene, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler les décisions du 9 mai 2024 par lesquelles le préfet de la Haute-Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé un pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de cinq ans ;

2°) de l'admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. B soutient que :

- les décisions sont insuffisamment motivées ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen complet de sa situation personnelle ;

- l'obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le refus d'accorder un délai de départ volontaire est entaché d'erreur d'appréciation sur la caractérisation de la menace à l'ordre public que constituerait son comportement ; il méconnaît ainsi l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision fixant le pays de destination a été prise en violation du principe du contradictoire ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français présente un caractère disproportionné ;

- des circonstances humanitaires justifiaient que le préfet n'édicte pas une telle mesure à son encontre.

La présidente du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à Mme de Lacoste Lareymondie.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 15 mai 2024, Mme de Lacoste Lareymondie, magistrate désignée, a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Sene, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ;

- les observations de M. B, assisté de Mme C, interprète en langue arabe ;

- et les observations de Me Tomasi, représentant le préfet de la Haute-Savoie, qui conclut au rejet de la requête au motif que les moyens ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

1. En raison de l'urgence résultant de l'application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

2. En premier lieu, les décisions en litige comportent l'ensemble des considérations de droit et de fait sur lesquelles le préfet s'est fondé pour ordonner l'éloignement de M. B. Elles sont donc suffisamment motivées.

3. En second lieu, si M. B soutient que le préfet n'a pas procédé à un examen complet de sa situation personnelle, ce qui ne ressort ni des termes de la décision en litige ni des pièces du dossier, il ne précise pas quelle disposition législative ou règlementaire ni quel principe aurait été méconnu de ce fait. Le moyen doit donc être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans l'un des cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; (). "

5. M. B, de nationalité tunisienne, a déclaré être entré irrégulièrement en France dans le courant de l'année 2021 pour fuir les menaces de la mafia libyenne dont il soutient avoir été victime. N'ayant fait aucune démarche en vue d'obtenir un titre de séjour, le préfet l'a obligé à quitter le territoire français sur le fondement du 1° de l'article L. 611-1 du code précité. Une telle décision a pour seul objet d'ordonner l'éloignement du territoire français de M. B. Elle est distincte de la décision fixant le pays à destination duquel il doit être éloigné d'office. Par suite, le moyen par lequel le requérant soutient qu'il serait exposé à des risques de traitements inhumains et dégradants en cas de retour en Tunisie, en violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, est inopérant et doit être écarté.

En ce qui concerne le refus d'accorder un délai de départ volontaire :

6. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () " Selon l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. "

7. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 612-3 : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale (). "

8. Pour refuser d'accorder un délai de départ volontaire à M. B, le préfet de la Haute-Savoie s'est fondé sur le 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif que le comportement de M. B, qui a été placé en garde à vue pour des faits d'agression sexuelle sur mineur de quinze ans le 8 mai 2024, est constitutif d'une menace pour l'ordre public. Toutefois, outre que le procureur de la République a ordonné le classement sans suite de l'affaire dès le 9 mai 2024, les déclarations contradictoires et imprécises des protagonistes au cours des auditions par les forces de police ne permettent aucunement, à eux seuls, de tenir pour établis les faits reprochés à M. B. Dans ces circonstances, le requérant est fondé à soutenir que la menace à l'ordre public n'est pas caractérisée. Toutefois, la décision en litige est également fondée sur le 3° de l'article L. 612-2 précité, aux motifs que M. B, qui est entré irrégulièrement sur le territoire français, n'a jamais entamé de démarche en vue de régulariser son séjour, est dépourvu de tout document de voyage et n'a pas été en mesure de justifier de son lieu de résidence, ce que le requérant ne conteste pas. Il s'ensuit que le préfet aurait pris la même décision en se fondant sur ces seuls motifs.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

9. Aux termes de l'article L. 721-3 du code précité : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français (). " Aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. " Il ressort du procès-verbal de l'audition de M. B par les forces de police le 9 mai 2024, que l'intéressé a bien été invité à présenter ses observations sur l'éventualité d'un éloignement d'office vers la Tunisie. Le requérant ne peut donc sérieusement soutenir que la décision fixant le pays de destination aurait été prise en violation du principe du contradictoire, sans que n'ait d'incidence la circonstance que la décision ne fasse pas mention explicite des craintes qu'il a alors invoquées.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. "

11. Aux termes de l'article L. 612-10 : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

12. Il est constant que M. B, qui réside depuis à peine trois ans en France selon ses déclarations, est dépourvu de toute attache familiale en France, et n'a jamais entamé de démarche en vue de régulariser son séjour. Toutefois, il résulte de ce qui a été dit précédemment que, contrairement à ce que soutient le préfet de la Haute-Savoie, son comportement ne peut être regardé comme constituant une menace pour l'ordre public. En outre, l'intéressé n'a jamais fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement. Dans ces circonstances, en lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée de cinq ans, durée maximale autorisée par les dispositions précitées de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet a pris une mesure disproportionnée au regard de la situation du requérant et des buts en vue desquels elle a été ordonnée. La décision doit donc être annulée, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'autre moyen soulevé à son encontre.

13. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que seule la décision interdisant à M. B de retourner sur le territoire français pour une durée de cinq ans doit être annulée, le surplus des conclusions à fin d'annulation de la requête devant être rejeté.

Sur les frais liés au litige :

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision du préfet de la Haute-Savoie du 9 mai 2024 interdisant à M. B de retourner sur le territoire français pour une durée de cinq ans est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B et au préfet de la Haute-Savoie.

Lu en audience publique le 15 mai 2024.

La magistrate déléguée,

E. de Lacoste Lareymondie

La greffière,

F. Gaillard

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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