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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2404810

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2404810

vendredi 26 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2404810
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantPAQUET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 mai 2024, M. C A, représenté par Me Paquet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler les décisions du 23 avril 2024 par lesquelles la préfète de l'Ain lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de six mois ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Ain, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois sous astreinte de 150 euros par jour de retard et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours sous astreinte de 150 euros par jour de retard, à titre subsidiaire de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours sous astreinte de 150 euros par jour de retard, et en toute hypothèse de procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen dans un délai de quinze jours, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros hors taxes à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- les décisions attaquées ont été prises sans examen complet de sa situation personnelle ;

- la préfète de l'Ain a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation des faits qui lui étaient soumis ;

- elles portent à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation de leursconséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision lui octroyant un délai de départ volontaire de trente jours n'est motivée ni en droit, ni en fait ;

- la décision fixant son pays de destination méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision prononçant à son encontre une interdiction de retour pendant six mois est disproportionnée ;

- elle est, en outre, entachée de détournement de procédure.

Par un mémoire en défense enregistré le 9 juillet 2024, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas susceptibles de prospérer.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, par une décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 11 juillet 2024.

La présidente du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu la décision attaquée et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les observations de Me Paquet pour M. A, qui a repris ses conclusions et moyens,

- et les observations de M. A, assisté de M.Barua, interprète en langue bengali.

La préfète de l'Ain n'était ni présente ni représentée à l'audience.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant bangladais né le 22 avril 1992, déclare être entré en France le 20 janvier 2023. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 5 juillet 2023 et par la Cour nationale du droit d'asile le 12 mars 2024. Il a sollicité le réexamen de cette demande d'asile, mais, par les décisions attaquées du 23 avril 2024, la préfète de l'Ain lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pendant six mois.

Sur l'admission à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. M. A ayant en cours d'instance été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle, il n'y a pas lieu de statuer sur ses conclusions tendant à son admission provisoire au bénéfice de cette même aide.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

3. En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète de l'Ain n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A avant d'édicter l'arrêté attaqué.

4. En deuxième lieu, en se bornant, sans plus de précision, à soutenir que la préfète de l'Ain a commis une erreur d'appréciation des faits qui lui étaient soumis, M. A ne met pas le tribunal en mesure de statuer sur le bien-fondé de ce moyen, qui doit pour ce motif être écarté.

5. En troisième lieu, selon l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

6. M. A est entré en France très récemment, en janvier 2023, est célibataire et sans charge de famille. S'il est vrai qu'il est soutenu par de nombreux membres d'association faisant état d'efforts conséquents d'intégration, il n'en demeure pas moins qu'il a passé la quasi-totalité de sa vie dans son pays d'origine, alors qu'il est en France isolé. Dans ces conditions et alors qu'il n'est pas démontré que sa vie ne pourrait pas se poursuivre normalement dans son pays d'origine, M. A n'est pas fondé à soutenir que les décisions attaquées ont porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, ni qu'elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation de leurs conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision octroyant un délai de départ volontaire de trente jours :

7. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. / Elle peut prolonger le délai accordé pour une durée appropriée s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. L'étranger est informé par écrit de cette prolongation ".

8. En application des dispositions précitées, lorsque le préfet prévoit qu'un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement dispose du délai de départ volontaire de trente jours, qui est le délai normalement applicable, ou d'un délai supérieur, il n'est pas tenu de motiver sa décision sur ce point si l'étranger, comme en l'espèce, n'a présenté aucune demande en ce sens. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation du délai de départ volontaire doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

9. Selon l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants () ".

10. M. A expose encourir des risques contraires à ceux visés par les stipulations précitées en cas de retour dans son pays d'origine en raison d'une affaire d'agression dans laquelle il serait, à tort, impliqué. Si les pièces qu'il produit aux débats, à savoir un rapport d'enquête, des captures d'écran de profils et de publication Facebook, et d'échanges sur l'application Whatsapp avec son oncle, établissent que l'intéressé est effectivement recherché par les autorités de son pays, pour des faits, notamment, d'agression, elles ne sont toutefois pas de nature à établir, pour autant, qu'il encourrait des risques de mauvais traitements en cas de retour au Bengladesh. Il s'ensuit que M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant son pays de renvoi méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

11. Selon l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". Aux termes de l'article L. 612-7 du même code : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-8 de ce code : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Enfin, selon les termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

12. M. A est présent en France depuis janvier2023. Il a, dès son entrée sur le territoire national, sollicité l'asile, et se maintient depuis lors en France, le temps strictement nécessaire à l'examen de cette demande. Il ressort, de surcroît, des pièces du dossier, qu'un réexamen de la demande d'asile de M. A est en cours. Il n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement, et sa présence sur le territoire n'est pas constitutive d'une menace pour l'ordre public. Dans ces conditions, quand bien même M. A est isolé en France, il apparaît que l'interdiction de retour contestée est injustifiée, tant dans son principe que dans sa durée. Le requérant est, par suite, fondé à en demander l'annulation et ce sans qu'il soit besoin de statuer sur l'autre moyen soulevé à l'encontre de cette décision.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 23 avril 2024 par laquelle la préfète de l'Ain a prononcé à son encontre une interdiction de retour pendant six mois.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14 Le présent jugement, qui annule seulement l'interdiction de retour prononcée à l'encontre de M. A, implique seulement qu'il soit fait injonction à la préfète de l'Ain de procéder à l'effacement du signalement de non admission dont fait l'objet M. A au sein du système d'information Schengen. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'impartir à la préfète de l'Ain un délai huit jours courant à compter de la notification du présent jugement pour exécuter cette mesure d'injonction. En revanche, il n'est pas nécessaire d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :

15. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions que présente le requérant, bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, au titre de l'application combinée de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de M. A tendant à son admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du 23 avril 2024 par laquelle la préfète de l'Ain a prononcé à l'encontre de M. A une interdiction de retour sur le territoire français pendant six mois est annulée.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète de l'Ain de procéder à l'effacement du signalement aux fins de non admission dont fait l'objet M. A au sein du système d'information Schengen dans un délai de huit jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et à la préfète de l'Ain.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juillet 2024.

La magistrate désignée,

A. B La greffière,

S. Lecas

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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