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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2405158

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2405158

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2405158
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantBECHAUX

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I.- Par une requête n°2405158 et des pièces, enregistrées les 28 mai, 12, 13 et 14 juin 2024, Mme B A épouse C, représentée par Me Béchaux, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les décisions du 19 mars 2024 par lesquelles la préfète du Rhône l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a déterminé le pays de destination en cas de reconduite et l'a interdite de retour sur le territoire français avant l'écoulement d'une période de vingt-quatre mois ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", ou à tout le moins de réexaminer sa situation, dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) d'enjoindre à la même autorité de faire procéder à l'effacement du signalement aux fins de non-admission la visant dans le système d'information Schengen, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de cent euros par jour de retard passé ce délai ;

5°) de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

Sur la décision portant mesure d'éloignement :

- la décision attaquée est illégale du fait de l'illégalité de la mesure portant refus de titre de séjour ;

Sur la décision portant détermination du pays de destination :

- cette décision est illégale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire :

- la décision attaquée est illégale du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

- cette décision revêt un caractère disproportionné compte tenu de ses liens en France.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juin 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

II.- Par une requête n°2405743, enregistrée le 12 juin 2024, Mme B A épouse C, représentée par Me Béchaux, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 11 juin 2024 par lesquelles la préfète du Rhône l'a assignée à résidence ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- cette décision est illégale du fait de l'illégalité des décisions du 19 mars 2024 par lesquelles la préfète du Rhône lui a refusé un titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ;

- elle a été illégalement édictée avant l'expiration du délai de départ volontaire qui lui avait été imparti par les décisions du 19 mars 2024.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juin 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

La présidente du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à M. Gilbertas.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gilbertas, magistrat désigné,

- et les observations de Me Béchaux, pour Mme C, qui conclut aux mêmes fins que les requêtes et par les mêmes moyens, sauf à soulever le moyen, à l'encontre de la mesure d'éloignement, tiré de l'exception d'illégalité de la décision rejetant la demande de titre de séjour de Mme C pour les motifs relevés par la requête afférente,

- les observations de Mme A épouse C.

La préfète du Rhône n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A épouse C, ressortissante bosnienne née le 27 mars 1989, demande, par les requêtes susvisées sur lesquelles il convient de statuer par un seul jugement, l'annulation des décisions du 19 mars 2024 par lesquelles la préfète du Rhône l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a déterminé le pays de destination en cas de reconduite et l'a interdite de retour sur le territoire français avant l'écoulement d'une période de vingt-quatre mois ainsi que l'annulation de la décision du 11 juin 2024 par laquelle la même autorité l'a assignée à résidence.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu de faire droit à la demande de Mme C tendant à son admission provisoire à l'aide juridictionnelle, sur le fondement du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur l'étendue du litige :

3. Aux termes de l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions et délais prévus au présent chapitre, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation de la décision relative au séjour, de la décision relative au délai de départ volontaire et de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent le cas échéant. / Les dispositions du présent chapitre sont applicables au jugement de la décision fixant le pays de renvoi contestée en application de l'article L. 721-5 et de la décision d'assignation à résidence contestée en application de l'article L. 732-8. ". La procédure applicable en cas d'assignation à résidence ou de placement en rétention résulte des articles L. 614-7 à L. 614-13 de ce code. Par ailleurs, en application des dispositions de l'article R. 776-17 du code de justice administrative, lorsque l'étranger, placé en rétention ou assigné à résidence, a formé des conclusions contre la décision relative au séjour notifiée avec une obligation de quitter le territoire, il est statué sur cette décision dans les conditions prévues à la sous-section 1 ou à la sous-section 2 de la section 2, selon le fondement de l'obligation de quitter le territoire français.

4. En raison de la mesure d'assignation à résidence décidée par la préfète du Rhône à l'encontre de Mme C, il y a lieu pour le juge compétent au titre de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile de statuer sur les conclusions à fin d'annulation des décisions de la préfète du Rhône portant obligation de quitter le territoire français, fixation du délai de départ volontaire et du pays de destination, interdiction de retour sur le territoire français et assignation à résidence. En revanche, les conclusions tendant à l'annulation de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour et les conclusions qui en sont l'accessoire demeurent de la compétence de la formation collégiale du tribunal administratif de Lyon, territorialement compétent.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les décisions du 19 mars 2024 :

4. En premier lieu, Mme C soutient, par la voie de l'exception, que la décision portant obligation de quitter le territoire est illégale du fait de l'illégalité de la décision du 19 mars 2024 lui ayant refusé un titre de séjour.

5. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entré et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Selon l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

6. Mme C fait valoir sa présence sur le territoire national depuis le 14 juillet 2014, en compagnie de son époux et de leurs quatre enfants, dont les âges varient entre 18 ans et un an à la date de la décision attaquée, les deux benjamins de la fratrie étant nés en France. L'aînée de cette fratrie est bénéficiaire d'un titre de séjour, en apprentissage au centre de formation des apprentis de Vaulx-en-Velin La Soie. Elle indique également que son séjour doit être regardé comme régulier pendant les cinq années d'instruction de sa demande de titre de séjour déposée le 22 mars 2019 et fait valoir son apprentissage réussi de la langue française ainsi que des activités associatives et caritatives. Elle se prévaut également d'une promesse d'embauche, toutefois postérieure à la date de la décision lui refusant un titre de séjour. Il ressort toutefois des pièces du dossier que Mme C a fait l'objet de mesures d'éloignement, non exécutées, dès les années 2015 et 2016 et que son époux a fait l'objet de cinq mesures d'éloignement également non-exécutées. Si les trois enfants mineurs du couple, dont le plus âgé est entré en France à l'âge de 5 ans et est désormais scolarisée en 4ème, ont effectivement été scolarisés pour les plus âgés dans de bonnes conditions, ainsi qu'il ressort des attestations produites, aucun élément produit ne permet d'affirmer qu'ils ne pourraient suivre une scolarité dans le pays d'origine familial. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, les liens ainsi caractérisés n'apparaissent pas tels que la décision portant obligation de quitter le territoire visant Mme C y porterait une atteinte disproportionnée au regard de ses objectifs ou que, compte tenu de leur âge, elle porterait une atteinte à l'intérêt supérieur des enfants mineurs du couple. La mesure d'éloignement visant la requérante ne peut ainsi être regardée comme méconnaissant les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Pour les mêmes motifs, cette décision n'apparaît pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de la requérante.

7. En deuxième lieu, l'illégalité de la décision refusant un titre de séjour à Mme C n'étant pas démontrée, celle-ci n'est pas fondée à exciper d'une telle illégalité à l'encontre de la mesure d'éloignement en litige.

8. En troisième lieu, et de même, l'illégalité de la mesure d'éloignement n'étant pas établie, Mme C n'est pas fondée à se prévaloir d'une telle illégalité à l'encontre de la décision déterminant le pays de destination en cas de reconduite.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Selon l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

10. Pour interdire de retour sur le territoire national pour une durée de vingt-quatre mois Mme C, la préfète du Rhône a relevé, au visa des dispositions précitées, les conditions d'entrée et de séjour de l'intéressée en France, ainsi qu'analysées au point 6 du présent jugement, la circonstance qu'elle s'était soustraite à deux mesures d'éloignement antérieures et celle tenant à la présence de sa mère, de son frère et de deux sœurs en Bosnie. Si, ainsi que le fait valoir Mme C, sa fille majeure est bénéficiaire d'un titre de séjour en France, celle-ci n'apparaît pas contrainte de rester en France pour maintenir des liens avec sa mère. Dans ces conditions, la mesure d'interdiction de retour sur le territoire national visant Mme C, pour une durée de vingt-quatre mois, n'apparaît pas revêtir un caractère disproportionné.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête n° 2405158 doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision du 11 juin 2024 portant assignation à résidence :

12. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; ".

13. Pour assigner à résidence Mme C, la préfète du Rhône, au visa des dispositions précitées, a relevé que l'intéressée avait fait l'objet d'une mesure d'éloignement assortie d'un délai de départ volontaire de trente jours, décision notifiée le 16 mai 2024, et qu'elle ne justifiait pas avoir commencé des démarches en vue d'exécuter cette mesure. Toutefois, il est constant qu'à la date d'édiction de la décision en litige, le 11 juin 2024, le délai de départ volontaire dont disposait Mme C n'était pas expiré. Sa situation n'entrait ainsi pas dans le champ d'application du 1° de l'article L. 731-1 précité, la circonstance que la date d'effet de la décision en litige soit reportée au 15 juin 2024 étant sans incidence sur l'erreur de droit ainsi caractérisée. Il s'ensuit que la décision en litige doit être annulée, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens articulés à son encontre.

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par Mme C au titre des frais du litige.

D E C I D E :

Article 1er : Mme C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les conclusions présentées à fin d'annulation de la décision du 19 mars 2024 par laquelle la préfète du Rhône a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme C, ainsi que les conclusions accessoires y afférentes, sont renvoyées devant une formation collégiale.

Article 3 : La décision de la préfète du Rhône du 11 juin 2024 portant assignation à résidence est annulée.

Article 4 : Le surplus de conclusions des requêtes n° 2405158 et n° 2405743 est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A épouse C, à Me Béchaux et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.

Le magistrat désigné,La greffière,

M. D

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour exécution conforme,

Un greffier

Nos 2405158, 2405743

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