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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2406012

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2406012

jeudi 7 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2406012
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJU 5ème chambre
Avocat requérantMESSAOUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 juin 2024, M. B D représenté par Me Lawson Body, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 1er juin 2024 par lequel la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente qu'elle ait statué à nouveau sur sa situation, et de procéder à la suppression du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser, à son conseil, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté contesté dans son ensemble :

- il est entaché d'incompétence du signataire de l'acte ;

- il est entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur de droit tenant à un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ainsi et d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors qu'il ne pouvait faire l'objet d'une mesure d'éloignement alors qu'il remplit toutes les conditions pour se voir délivrer de plein droit un titre de séjour pluriannuel en sa qualité de famille d'un citoyen de l'UE au sens de l'article L. 200-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile combiné à l'article L. 233-3 du même code ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- par voie d'exception, la décision est illégale dès lors qu'elle est fondée sur l'obligation de quitter le territoire français qui est entachée d'illégalité ;

En ce qui concerne la décision interdisant le retour sur le territoire français :

- par voie d'exception, la décision est illégale dès lors qu'elle est fondée sur l'obligation de quitter le territoire français qui est entachée d'illégalité ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, par méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et d'une erreur manifeste d'appréciation, dans son principe comme dans sa durée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 octobre 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, par une décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 27 juin 2024.

La présidente du tribunal a désigné Mme Bour pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bour, magistrate désignée ;

- et les observations de M. D.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant tunisien né le 24 septembre 1996, déclare être entré irrégulièrement sur le territoire français en 2019 et y résider depuis lors, sans avoir formulé de demande de délivrance d'un titre de séjour. Suite à son interpellation et par l'arrêté contesté du 1er juin 2024, la préfète du Rhône a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire, sur le fondement du 1° de l'article L. 661-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pendant une durée de dix-huit mois.

Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 27 juin 2024, M. D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur sa demande d'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

3. En premier lieu, l'arrêté du 1er juin 2024 a été signé par Mme F C, sous-préfète en charge du Rhône-Sud, qui bénéficiait d'une délégation de signature pour les périodes de permanence dans le ressort du département du Rhône en date du 21 août 2023, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du Rhône le 22 août suivant. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du tableau de permanence du 31 mai au 7 juin 2024 que Mme C était de permanence à la date de la décision en litige. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté contesté doit ainsi être écarté.

4. En deuxième lieu, il ne ressort, ni des pièces du dossier, ni des termes de l'arrêté contesté que la préfète du Rhône n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle de l'intéressé. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, et pour le même motif que celui énoncé au point 4, il y a lieu d'écarter, en l'absence d'élément spécifique relatif à la mesure d'éloignement, le moyen tiré de l'erreur de droit pour défaut d'examen.

6. En deuxième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 200-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par membre de famille d'un citoyen de l'Union européenne, on entend le ressortissant étranger, quelle que soit sa nationalité, qui relève d'une des situations suivantes : 1° Conjoint du citoyen de l'Union européenne () " et aux termes de l'article L. 200-5 du même code : " Par étranger entretenant des liens privés et familiaux avec un citoyen de l'Union européenne on entend le ressortissant étranger, quelle que soit sa nationalité, ne relevant pas de l'article L. 200-4 et qui, sous réserve de l'examen de sa situation personnelle, relève d'une des situations suivantes : () 3° Étranger qui atteste de liens privés et familiaux durables, autres que matrimoniaux, avec un citoyen de l'Union européenne. ". D'autre part, aux termes de l'article L.233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; / 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie () ", aux termes de l'article L. 233-2 de ce même code : " Les ressortissants de pays tiers, membres de famille d'un citoyen de l'Union européenne satisfaisant aux conditions énoncées aux 1° ou 2° de l'article L. 233-1, ont le droit de séjourner sur le territoire français pour une durée supérieure à trois mois.() ", et aux termes de l'article L. 233-3 de ce code : " Les ressortissants étrangers mentionnés à l'article L. 200-5 peuvent se voir reconnaître le droit de séjourner sur l'ensemble du territoire français pour une durée supérieure à trois mois dans les mêmes conditions qu'à l'article L. 233-2 ".

7. M. D soutient qu'il ne pouvait légalement faire l'objet d'une mesure d'éloignement, alors qu'il remplit les conditions pour se voir délivrer de plein droit un titre de séjour en qualité de famille de citoyen de l'UE, en sa qualité de concubin de Mme A, citoyenne roumaine en situation régulière sur le territoire français. Toutefois, dès lors qu'il est constant qu'il n'est ni marié ni pacsé avec elle, il ne peut se prévaloir de la qualité de " membre de famille " au sens de l'article L. 233-2 précité, et ne peut donc prétendre à la délivrance de plein droit d'un titre de séjour en cette qualité. S'il se prévaut des " liens privés et familiaux, autres que matrimoniaux " qu'il entretiendrait avec elle, au sens des dispositions de l'article L. 200-5 précité, l'article L. 233-3 précité ne prévoit pas une délivrance de plein droit d'un titre de séjour aux étrangers d'un pays tiers concernés, mais une simple faculté de délivrance sous réserve notamment que sa concubine justifie disposer de ressources suffisantes, ce qui n'est pas le cas en l'espèce alors qu'il ressort des pièces du dossier qu'elle ne perçoit que l'aide au retour à l'emploi et que M. D est sans revenus. Les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent par conséquent être écartés.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ". Si M. D soutient que la mesure d'éloignement contestée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, il ressort des pièces du dossier qu'il a fait la connaissance de Mme A en 2020, alors qu'elle était déjà mère de deux enfants nés en septembre 2018 et octobre 2019, qu'ils ont emménagés ensemble en août 2021, et qu'il ne justifie aucunement participer à l'éducation et l'entretien de ces deux enfants, ne justifie d'aucune insertion sociale ou professionnelle particulière, et ne soutient pas être dépourvu de toute attache dans son pays d' origine où il a vécu jusqu'à l'âge de 24 ans. Dans ces conditions, la mesure d'éloignement prononcée à son encontre ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des buts dans lesquels elle a été prise, et le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

9. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination.

En ce qui concerne la décision interdisant le retour sur le territoire français :

10. Aux termes de l'article L612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ", et aux termes de l'article L612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

11. S'il ressort des pièces du dossier que M. D n'est présent sur le territoire français que depuis fin 2019 ou début 2020, et qu'il s'y est maintenu en situation irrégulière sans chercher à régulariser sa situation administrative, il ressort également des pièces du dossier qu'il vit en concubinage avec Mme A, ressortissante d'un pays de l'union européenne et mère de deux enfants, depuis août 2021. Au surplus, et bien que cette circonstance soit postérieure à la décision attaquée, M. D a produit à l'audience les documents attestant de ce que sa compagne est enceinte. Dans ces conditions, eu égard à la nature de ses liens en France, alors qu'il n'a fait l'objet d'aucune précédente mesure d'éloignement et ne constitue pas une menace à l'ordre public, n'ayant jamais fait l'objet d'une condamnation pénale en France, la préfète du Rhône a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de dix-huit mois.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. D est seulement fondé à demander l'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de dix-huit moins prononcée à son encontre le 1er juin 2024. En revanche, le surplus de ses conclusions en annulation doit être rejeté.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Le présent jugement, qui annule l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de M. D, implique nécessairement que la préfète du Rhône procède à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Il lui sera enjoint d'y procéder dans un délai de 7 jours suivant la notification du présent jugement.

Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme que M. D demande au bénéfice de son conseil au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1 : L'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de M. D le 1er juin 2024 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Rhône de procéder à l'effacement du signalement de M. D aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans un délai de 7 jours suivant la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D, à Me Lawson Body et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2024.

La magistrate désignée,

A-S. BourLa greffière,

C. Touja

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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