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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2406643

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2406643

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2406643
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantSCP D AVOCATS SAIDJI ET MOREAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 juillet 2024, Mme A B, représentée par Me Kotoko, demande au tribunal, dans le dernier état de ses conclusions :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 3 juillet 2024 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer lui a refusé l'entrée en France au titre de l'asile et a décidé de son réacheminement vers tout pays dans lequel elle serait légalement admissible ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de l'admettre sur le territoire français et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient, dans le dernier état de ses moyens, que :

- les conditions matérielles de l'entretien avec l'agent de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) qui s'est tenu avant l'édiction de la décision attaquée n'ont pas permis à la requérante d'exposer de manière organisée ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine ;

- la décision de refus d'entrée est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation du caractère manifestement infondé de sa demande d'asile ;

- la décision fixant son pays de réacheminement est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation des risques qu'elle encourt au regard de sa situation familiale dans son pays d'origine.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer, représenté par la Selarl Centaure Avocats, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu la décision attaquée et les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à M. Richard-Rendolet.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Richard-Rendolet ;

- les observations de Me Kotoko, avocat de la requérante, qui ajoute à la requête des conclusions aux fins d'injonction et d'admission à l'aide juridictionnelle, et soutient en outre que les conditions de placement de Mme B en zone d'attente ont altéré sa santé et la cohérence de son récit ;

-les observations de Mme B ;

-le ministre de l'intérieur n'étant pas représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante ivoirienne née le 19 novembre 1999, a sollicité l'accès au territoire français au titre de l'asile. Par une décision du 3 juillet 2024, le ministre de l'intérieur, après consultation de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, a rejeté sa demande d'entrée sur le territoire français au titre de l'asile et prononcé son réacheminement vers tout pays où elle sera légalement admissible. Mme B demande l'annulation ces décisions.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions des articles L. 614-7 à L. 614-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus d'entrée en France :

3. Aux termes de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision de refuser l'entrée en France à un étranger qui se présente à la frontière et demande à bénéficier du droit d'asile ne peut être prise que dans les cas suivants : () 3° La demande d'asile est manifestement infondée. Constitue une demande d'asile manifestement infondée une demande qui, au regard des déclarations faites par l'étranger et des documents le cas échéant produits, est manifestement dénuée de pertinence au regard des conditions d'octroi de l'asile ou manifestement dépourvue de toute crédibilité en ce qui concerne le risque de persécutions ou d'atteintes graves ". Aux termes de l'article L. 352-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf dans le cas où l'examen de la demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat, la décision de refus d'entrée ne peut être prise qu'après consultation de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, qui rend son avis dans un délai fixé par voie réglementaire et dans le respect des garanties procédurales prévues au titre III du livre V. L'office tient compte de la vulnérabilité du demandeur d'asile. L'avocat ou le représentant d'une des associations mentionnées à l'article L. 531-15, désigné par l'étranger, est autorisé à pénétrer dans la zone d'attente pour l'accompagner à son entretien dans les conditions prévues au même article. Sauf si l'accès de l'étranger au territoire français constitue une menace grave pour l'ordre public, l'avis de l'office, s'il est favorable à l'entrée en France de l'intéressé au titre de l'asile, lie le ministre chargé de l'immigration ".

4. Le droit constitutionnel d'asile, qui a le caractère d'une liberté fondamentale, a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié. Ce droit implique que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit en principe autorisé à demeurer sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Toutefois, le ministre chargé de l'immigration peut, sur le fondement des dispositions qui précèdent, rejeter la demande d'asile d'un étranger se présentant aux frontières du territoire national lorsque celle-ci présente un caractère manifestement infondé.

5. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des déclarations de Mme B telles qu'elles ont été consignées dans le compte rendu d'entretien avec le représentant de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides que la requérante a fui la Côte d'Ivoire en raison de l'excision à laquelle son père souhaitait la soumettre avant qu'elle soit mariée. L'intéressée présente un récit détaillé des circonstances de sa rencontre avec l'homme auquel elle était promise, des modalités dans lesquelles l'excision est mise en œuvre dans sa famille, qui a été appliquée à une de ses sœurs, et décrit de façon cohérente et vraisemblable sa fuite, effectuée avec l'aide de ses amis, en direction du Mali, pays voisin de son lieu de résidence. Il ressort également de son récit qu'elle serait exposée à un nouveau risque d'excision si elle devait retourner dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation de la situation personnelle de Mme B en considérant que la demande de l'intéressée d'entrer sur le territoire français dans le but d'y déposer l'asile était manifestement infondée. Il s'ensuit que le ministre de l'intérieur et des

outre-mer, qui ne s'est pas livré à un examen au fond de la demande, a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant à Mme B l'entrée en France au titre de l'asile.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision portant refus d'entrée en France.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de réacheminement :

7. La décision fixant le pays de réacheminement, qui se fonde sur la décision de refus d'entrée en France, doit également être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision de refus d'entrée en France.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. Aux termes du dixième alinéa de l'article L. 352-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si le refus d'entrée au titre de l'asile et, le cas échéant, la décision de transfert sont annulés, il est immédiatement mis fin au maintien en zone d'attente de l'étranger, qui est autorisé à entrer en France muni d'un visa de régularisation de huit jours. Dans ce délai, l'autorité administrative compétente lui délivre, à sa demande, l'attestation de demande d'asile lui permettant d'introduire sa demande d'asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. ".

9. En application des dispositions précitées, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur de mettre immédiatement fin au maintien en zone d'attente de Mme B, de l'autoriser à entrer en France et de lui délivrer sans délai un visa de régularisation de huit jours.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision du 3 juillet 2024 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer a refusé l'entrée de Mme A B sur le territoire national au titre de l'asile et a décidé son réacheminement vers tout pays où elle sera légalement admissible est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de mettre immédiatement fin au maintien en zone d'attente de Mme B et de l'autoriser à entrer en France en lui délivrant un visa de régularisation de huit jours.

Article 4 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros au conseil de Mme B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Lu en audience publique le 10 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

F-X. RICHARD-RENDOLET La greffière,

A. SENOUSSI

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition,

Une greffière,

N°2406643

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