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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2407017

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2407017

vendredi 19 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2407017
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 juillet 2024, M. E A B, représenté par Me Grepinet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 mai 2024 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant deux ans ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au bénéfice de son conseil en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A B soutient que :

- sa requête est recevable dès lors qu'il n'a pas reçu notification de l'arrêté attaqué dans des conditions régulières, en l'absence d'interprète en langue arabe ;

- les décisions attaquées sont entachées d'un défaut de motivation ;

- elles n'ont pas été précédées d'un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elles n'ont pas été signées par une autorité compétente ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation en ce que le préfet a considéré que son comportement constitue une menace pour l'ordre public ;

- la durée de l'interdiction de retour est disproportionnée.

Le préfet des Alpes-Maritimes a produit une pièce, enregistrée le 18 juillet 2024, mais n'a pas produit de mémoire en défense.

Le préfet de la Savoie a produit des pièces, enregistrées le 18 juillet 2024, mais n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 18 juillet 2024, ont été entendus :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Grepinet, représentant M. A B, assisté de Mme D, interprète en langue arabe, qui reprend les conclusions de la requête par les mêmes moyens, et déclare se désister du moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions en litige ;

- et les observations de Me Morisson-Cardinaud, représentant le préfet des Alpes-Maritimes et le préfet de la Savoie, qui conclut au rejet de la requête, à titre principal comme irrecevable pour tardiveté, à titre subsidiaire au fond, et soutient que M. A B comprend le français et que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant tunisien né le 21 avril 1993, demande l'annulation de l'arrêté du 3 mai 2024, par lequel le préfet des Alpes-Maritimes l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu de prononcer, dans les circonstances de l'espèce et en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. A B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les moyens communs aux différentes décisions :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué, qui vise les textes sur lesquels il se fonde, indique que M. A B est entré irrégulièrement en France, qu'il se maintient en situation irrégulière en France et que sa demande d'asile a été clôturée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides par une décision du 11 juillet 2023, de sorte qu'il peut faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français. L'arrêté attaqué indique en outre que l'intéressé peut faire l'objet d'une décision portant refus de délai de départ volontaire en application de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne peut présenter de documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, qu'il s'est soustrait à une précédente mesure d'interdiction de retour sur le territoire français, et qu'il existe ainsi un risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement contestée. L'arrêté attaqué indique encore que M. A B ne justifie d'aucune circonstance humanitaire particulière, ne justifie pas de sa résidence habituelle en France depuis 2018, ne justifie pas de la nature de ses liens en France alors que sa famille réside en Tunisie, et que sa présence constitue une menace pour l'ordre public dès lors qu'il est défavorablement connu aux fichiers des traitements judiciaires, de sorte qu'une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans peut être prise sur le fondement des articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. L'arrêté attaqué indique enfin que M. A B n'allègue pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, les décisions attaquées comportent les considérations de droit et de fait sur lesquelles elles se fondent et sont ainsi suffisamment motivées.

4. En troisième lieu, au regard de ce qui vient d'être dit, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet des Alpes-Maritimes n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation personnelle de M. A B. En particulier, s'agissant de l'obligation de quitter le territoire français, si M. A B fait valoir que la décision attaquée ne mentionne ni la présence en France de son frère de nationalité française, ni son adresse en Seine-Saint-Denis, il ressort des pièces du dossier qu'au cours de son audition par les services de police le 3 mai 2024, il a déclaré que toute sa famille résidait en Tunisie, sans faire mention de son frère, et il a indiqué qu'il résidait en Belgique et n'avoir pas de domicile connu en France. Il n'est donc pas fondé à soutenir que le préfet des Alpes-Maritimes n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation personnelle au regard des éléments qu'il lui avait lui-même communiqués. Le moyen doit donc être écarté.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. ()". Si M. A B se prévaut de sa présence en France depuis 2019, il ne l'établit pas, pas plus qu'il n'établit entretenir des liens étroits avec son frère de nationalité française résidant en France. Il n'établit pas davantage la réalité de l'activité professionnelle qu'il allègue, et la circonstance qu'il dispose d'un bail d'habitation pour un logement en Ile-de-France ne saurait suffire à lui conférer un quelconque droit au séjour. S'il indique également être père d'un enfant français, il ne l'établit par aucune pièce et reconnaît lui-même ne pas participer à l'entretien et à l'éducation de cet enfant. Dès lors il n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaît les dispositions l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers.

6. En second lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Ainsi, qu'il a été dit au point précédent, M. A B n'établit ni l'ancienneté ni les conditions de son séjour en France, pas plus qu'il n'établit être le père d'un enfant français. La seule circonstance qu'il disposerait d'un bail d'habitation pour un appartement situé en Seine-Saint-Denis, alors qu'il déclarait au jour de la décision en litige résider en Belgique, et qu'une personne qu'il présente comme son frère résiderait en France, ne saurait suffire à le faire regarder comme disposant de l'essentiel de ses attaches en France, alors qu'il a déclaré que toute sa famille résidait en Tunisie. En outre, M. A B a déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement en 2023, à laquelle il n'a pas déféré. Dans ces conditions, M. A B n'est pas fondé à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet des Alpes-Maritimes a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le requérant n'est pas davantage fondé à soutenir que la décision en litige est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur la légalité de la décision portant refus de délai de départ volontaire :

7. L'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants :

1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". L'article L. 612-3 du même code dispose : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. A B s'est déjà soustrait à une précédente mesure d'éloignement, prise par le préfet du Nord le 24 janvier 2023. En outre, l'intéressé n'a pas été en mesure de présenter de document d'identité ou de voyage en cours de validité, et il a déclaré résider en Belgique au cours de son audition du 3 mai 2024, alors qu'il se prévaut désormais d'une adresse en Seine-Saint-Denis. Dans ces conditions, à supposer même que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public, le préfet pouvait à bon droit considérer qu'il existait un risque qu'il se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. Par suite, M. A B n'est pas fondé à soutenir que la décision par laquelle le préfet a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions précitées.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

9. L'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". L'article L. 612-10 du même code dispose : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que M. A B fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai et ne justifie d'aucune circonstance humanitaire de nature à faire obstacle à ce que le préfet prononce à son égard une interdiction de retour sur le territoire français. En outre, l'intéressé, qui n'établit pas l'ancienneté de son séjour en France, ne justifie d'aucune attache privée ou familiale, à l'exception d'une personne qu'il présente comme son frère, avec laquelle il n'établit pas entretenir de relations particulières. S'il soutient être père d'un enfant français, il ne l'établit pas. De plus, ainsi qu'il a déjà été dit, le requérant s'est déjà soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français. Dans ces conditions, à supposer même que le comportement de M. A B, qui n'a jamais été poursuivi ni condamné pénalement, ne constitue pas une menace pour l'ordre public, le préfet des Alpes-Maritimes était fondé à prononcer à son égard une interdiction de retour sur le territoire français, et n'a ainsi pas méconnu les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le requérant n'est pas davantage fondé à soutenir, pour les mêmes motifs, que la durée de l'interdiction de retour, ainsi fixée à deux années, serait disproportionnée au regard de sa situation.

11. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la recevabilité de la requête, que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A B doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. A B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. A B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E A B et au préfet des Alpes-Maritimes. Copie en sera adressée, pour information, au préfet de la Savoie.

Lu en audience publique le 19 juillet 2024.

La magistrate désignée,

C. CLe greffier,

T. Clément

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°2407017

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