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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2407163

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2407163

mardi 30 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2407163
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantGOUY-PAILLIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 juillet 2024, et un mémoire complémentaire, enregistré le 28 juillet 2024, Mme B C, représentée par Me Gouy-Paillier, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 11 juillet 2024 par lequel la préfète du Rhône a décidé sa remise aux autorités portugaises, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît l'article 5 du règlement européen du 26 juin 2013 ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'application de l'article 3 du règlement du 26 juin 2013 et méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- sa demande d'asile doit être examinée par la France en raison des défaillances structurelles dans l'examen des demandes d'asile des ressortissants angolais au Portugal.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 juillet 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

La présidente du tribunal a désigné Mme Rizzato pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 30 juillet 2024 :

- le rapport de Mme Rizzato,

- les observations de Me Gouy-Paillier, représentant Mme C, assistée par M. D, interprète en langue lingala, qui conclut aux mêmes fins que la requête, se désiste du moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté et développe oralement les moyens soulevés dans ses écritures. Il soutient en outre que Mme C est entrée en France le 12 janvier 2024 avec son époux et leurs cinq enfants qui sont scolarisés, fait valoir que son époux et deux de ses filles sont suivis en France pour des problèmes de santé et qu'un transfert vers le Portugal compromettra ou retardera leur prise en charge médicale, qu'elle craint pour sa vie, que sa sœur et sa belle-sœur vivent en France où la famille a été accueillie au sein de la communauté angolaise stéphanoise et qu'ils ont quitté l'Angola pour des raisons politiques et craint une appréciation partiale de sa demande d'asile par les autorités portugaises ;

- et les observations de Mme C.

La préfète du Rhône n'étant ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, ressortissante angolaise née le 27 décembre 1980, demande l'annulation de l'arrêté du 11 juillet 2024 par lequel la préfète du Rhône a décidé sa remise aux autorités portugaises, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991, précédemment visée.

3. En premier lieu, aux termes de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

4. Il ressort des mentions figurant sur le compte-rendu signé par Mme C qu'elle a bénéficié le 7 février 2024, soit avant l'intervention de la décision contestée, de l'entretien individuel prévu par l'article 5 précité du règlement n° 604/2013.

5. D'une part, aucun élément du dossier ne permet de tenir pour établi que cet entretien n'aurait pas été mené dans des conditions en garantissant la confidentialité.

6. D'autre part, s'il ne résulte ni des dispositions citées au point 3 ni d'aucun principe que devrait figurer sur le compte-rendu de l'entretien individuel la mention de l'identité de l'agent qui a mené l'entretien, il appartient à l'autorité administrative, en cas de contestation sur ce point, d'établir par tous moyens que l'entretien a bien, en application des dispositions précitées de l'article 5.5 du règlement du 26 juin 2013, été " mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ". Alors que la requérante conteste que l'entretien ait été mené par un agent qualifié de la préfecture, la préfète du Rhône fait valoir que le compte-rendu mentionne que l'entretien a été mené par un agent qualifié, dont les initiales (NAM) sont précisées, et comporte un tampon numéroté du bureau de l'asile et de l'hébergement de la préfecture du Rhône, assorti d'une signature de l'agent instructeur ayant conduit l'entretien. Dans ces conditions, et en l'absence de tout élément contraire apporté par Mme C permettant de douter de la qualification de l'agent, le moyen tiré de l'irrégularité de l'entretien doit être écarté.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. / 2. () / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. / () ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

8. Mme C fait valoir qu'elle est entrée en France au début de l'année 2024 avec son époux et leurs enfants. Elle indique que son époux bénéficie d'un suivi médical au CHU de Saint-Etienne pour une grave pathologie, que son suivi médical sera altéré en cas de transfert vers le Portugal, que sa famille bénéficie également d'un suivi administratif de la part de plusieurs associations, que ses cinq enfants sont scolarisés, que sa fille A souffre d'un lourd handicap, qu'une autre de ses filles est suivie en raison d'une tuberculose et que plusieurs rapports ont mis en lumière les défaillances dans l'identification et l'accompagnement des demandeurs d'asile au Portugal et des capacités d'hébergement saturées dans ce pays. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que son conjoint ne pourrait pas bénéficier, ainsi que ses filles, de soins médicaux appropriés au Portugal. Il n'en ressort pas davantage que ses enfants ne pourraient pas poursuivre leur scolarité au Portugal. Par ailleurs, si la requérante indique qu'en cas de retour au Portugal, elle craint d'être renvoyée en Angola, compte tenu des liens entre son pays et le Portugal. Si la requérante fait état de ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine et cite des statistiques sur l'attribution de l'asile à des ressortissants angolais par le Portugal, ces circonstances ne permettent pas d'établir que les autorités portugaises, qui ont donné leur accord sur la demande de prise en charge adressée par les autorités françaises, ne sont pas en mesure de traiter sa demande d'asile dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, en l'absence d'existence avérée de défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans ce pays, au demeurant État-membre de l'Union européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dans ces conditions, les éléments dont Mme C se prévaut ne permettent pas d'établir qu'en refusant de faire usage de la clause discrétionnaire, la préfète du Rhône aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1- Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

10. Il ressort des pièces du dossier que la requérante est entrée très récemment sur le territoire national, en janvier 2024, et elle fait l'objet, ainsi que son époux, de décisions identiques, ordonnant leur remise aux autorités portugaises. Dans ces conditions, et compte-tenu de ce qui a été dit au point 8, la décision en litige, ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée et ne méconnait pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations, à le supposer soulevé, doit être écarté.

11. Il résulte de ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté du 11 juillet 2024 de la préfète du Rhône est entaché d'illégalité et à en demander l'annulation.

D E C I D E :

Article 1 : Mme C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 juillet 2024.

La magistrate désignée,

C. Rizzato

La greffière,

F. Gaillard

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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