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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2407960

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2407960

jeudi 7 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2407960
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJU 5ème chambre
Avocat requérantSARL LACHENAUD AVOCAT

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I) Par une requête, enregistrée le 7 août 2024, M. C E, représenté par la Selarl Lachenaud avocat (Me Lachenaud), demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 juillet 2024 par lequel la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sous sept jours et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'incompétence du signataire de l'acte ;

- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- par voie d'exception, la décision est illégale dès lors qu'elle est fondée sur l'obligation de quitter le territoire français qui est entachée d'illégalité ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 octobre 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens ne sont pas fondés.

II) Par une requête, enregistrée le 6 août 2024, Mme F B, représentée par la Selarl Lachenaud avocat (Me Lachenaud), demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 juillet 2024 par lequel la préfète du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sous sept jours et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'incompétence du signataire de l'acte ;

- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- par voie d'exception, la décision est illégale dès lors qu'elle est fondée sur l'obligation de quitter le territoire français qui est entachée d'illégalité ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 octobre 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens ne sont pas fondés.

M. E et Mme B ont été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par deux décisions du 6 septembre 2024.

La présidente du tribunal a désigné Mme Bour pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces des dossiers ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bour, magistrate désignée ;

- les observations de Me Lachenaud, représentant M. E et Mme B ;

- et les observations de M. E et Mme B.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, né le 24 novembre 1986, et son épouse Mme B, née le 26 avril 1987, tous deux de nationalité arménienne, déclarent être entrés irrégulièrement en France en décembre 2023 et ont sollicité l'asile le 19 décembre 2023. Cette demande, examinée en procédure accélérée, a été rejetée par deux décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 28 mai 2024. Par les arrêtés contestés du 5 juillet 2024, la préfète du Rhône leur a fait obligation de quitter le territoire français sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de trente jours, et a fixé le pays à destination duquel ils pourraient être reconduits d'office à l'expiration de ce délai.

2. Les requêtes de M. E et Mme B concernent un couple, présentent des questions similaires à juger et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul jugement.

Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

3. Par deux décisions du bureau d'aide juridictionnelle du 6 septembre 2024, M. E et Mme B ont obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur leur demande d'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, les arrêtés attaqués ont été signés par Mme A, directrice adjointe des migrations et de l'intégration de la préfecture du Rhône, à laquelle la préfète du Rhône a, par arrêté du 21 mars 2024 publié le jour même au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture, délégué de façon permanente sa signature, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme D, à l'effet de signer les actes administratifs établis par la direction des migrations et de l'intégration, dont relève la décision en litige. Or, il ne ressort pas des pièces du dossier et n'est pas même allégué que Mme D, directrice, n'aurait pas été absente ou empêchée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des arrêtés préfectoraux contestés doit être écarté.

5. En deuxième lieu, les décisions contestées visent les textes sur lesquels elle se fonde, notamment le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et précise les éléments de fait relatifs à la situation personnelle et familiale des requérants sur lesquels la préfète a fondé son appréciation. Alors qu'il ne ressort d'aucune pièce du dossier que Mme B se serait antérieurement prévalue de son état de santé, l'absence de mention de sa situation au regard de son parcours de soins en France ne constitue pas un défaut de motivation et ne révèle pas plus un défaut d'examen de la situation des intéressés. Ces moyens doivent, par conséquent, être écartés.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine. Si M. E et Mme B, présents depuis seulement décembre 2023 sur le territoire français, se prévalent de la présence régulière en France de la mère et de la sœur de Madame, ils ne l'établissent par aucune pièce, une telle présence ne suffisant pas, en tout état de cause, pour considérer qu'ils y auraient déplacé le centre de leur vie privée et familiale, alors au demeurant qu'ils n'établissent pas être dépourvus d'attaches sociales et familiales dans leur pays d'origine. De même, s'ils font succinctement valoir qu'ils bénéficiaient d'un droit au maintien sur le territoire français, dès lors qu'ils auraient déposé une demande de délivrance d'un titre de séjour et que leur recours est pendant devant la Cour nationale du droit d'asile, ils n'établissent pas avoir déposé une demande de titre de séjour et leur droit au maintien sur le territoire français a pris fin à la date de la décision de rejet par l'OFPRA de leur demande d'asile, dès lors qu'ils sont originaires d'un pays sûr, en application des dispositions du d) de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de ce que les décisions attaquées méconnaîtraient les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté, de même que le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation.

7. En dernier lieu, M. E et Mme B soutiennent que la mesure d'éloignement prononcée à leur encontre constitue une violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors que la préfète n'a pas tenu compte de la gravité de l'état de santé de Mme B, des soins indispensables nécessités par son état en France et de l'impossibilité de bénéficier de tels soins en Arménie, d'une part, et des risques encourus par M. E en cas de retour en Arménie, d'autre part. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que Mme B a bénéficié de chimiothérapie et radiothérapie de plusieurs semaines en avril, mai et juin 2024, le certificat daté du 11 juin 2024 qu'elle joint à sa requête précisant que ce traitement est terminé et ne nécessite plus qu'un suivi de contrôle, dont il n'est établi ni que son défaut présenterait des conséquences d'une particulière gravité, ni au surplus qu'elle ne pourrait en bénéficier en Arménie. Par ailleurs, le certificat médical établi par un médecin généraliste le 21 juin 2024, insuffisamment circonstancié et se bornant à relever l'existence de " nouveaux éléments dans le diagnostic d'une pathologie chronique grave qui justifient une prise en charge spécialisée ", sans plus de précisions, ne permet pas d'établir qu'elle bénéficiait, à la date de l'obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre le 5 juillet 2024, de soins dont le défaut pourrait l'exposer à des traitements inhumains et dégradants. Par ailleurs, pour ce qui concerne les craintes de M. E en cas de retour dans son pays d'origine, ces considérations sont inopérantes à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français. Dans ces conditions, le moyen tiré de la violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté dans les deux requêtes.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

8. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que les requérants ne sont pas fondés à exciper de l'illégalité de la décision les obligeant à quitter le territoire français à l'appui de leurs conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

9. En deuxième lieu, alors que M. E et Mme B font l'objet d'une même mesure d'éloignement vers l'Arménie, où ils ne soutiennent pas être dépourvus de toute attache sociale et familiale et où ils ont vécu jusqu'à leur départ en 2023, ils ne sont pas fondés à soutenir que la décision contestée porterait atteinte à leur vie privée et familiale. Les moyens tirés de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent, par conséquent, être écartés.

10. En troisième lieu, alors que les requérants ne soutiennent pas avoir un enfant à charge, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté comme inopérant.

11. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Il en résulte qu'il appartient à l'autorité administrative chargée de prendre la décision fixant le pays de renvoi d'un étranger obligé de quitter le territoire de s'assurer, sous le contrôle du juge, que les mesures qu'elle prend n'exposent pas l'étranger à des risques sérieux pour sa liberté ou son intégrité physique ou à des traitements contraires à ces stipulations.

12. D'une part, si M. E soutient avoir déserté l'armée nationale arménienne durant l'été 2023 et qu'il s'expose de ce fait à des poursuites judiciaires en Arménie et à des persécutions par les autorités militaires, il ne produit aucun élément à l'appui de ses dires, alors au demeurant que les poursuites judiciaires d'un pays, considéré comme d'origine sûr, à l'égard de ses militaires déserteurs, ne constituent pas par principe des peines ou traitements inhumains ou dégradants au sens des dispositions précitées, l'OFPRA ayant d'ailleurs rejeté sa demande d'asile à ce titre. D'autre part, à supposer que son épouse nécessite une prise en charge médicale dont la teneur n'est pas précisée, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'éventuel défaut de cette prise en charge en Arménie, qui ne peut être tenu pour établi, emporterait pour elle des conséquences d'une particulière gravité, l'exposant à des traitements inhumains ou dégradants au sens des stipulations précitées. Dans ces conditions, le moyen tiré de la violation des stipulations précitées doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des deux requêtes doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. Le présent jugement, qui rejette les conclusions en annulation de la requête, n'appelle aucune mesure particulière d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction doivent, par conséquent, être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soient mises à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, les sommes que les requérants demandent au bénéfice de leur conseil au titre des frais de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de M. E et de Mme B sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C E, à Mme F B, à Me Lachenaud et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2024.

La magistrate désignée,

A-S. BourLa greffière,

C. Touja

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

N°s 2407960 - 2407961

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