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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2408590

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2408590

mardi 10 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2408590
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantSCP COUDERC ZOUINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 29 août 2024 et le 6 septembre 2024, Mme A C, représentée par Me Zouine, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 21 août 2024 par lequel la préfète du Rhône a décidé son transfert aux autorités suisses, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision portant remise aux autorités suisses méconnait l'article 12 du règlement du 26 juin 2013 ;

- l'entretien individuel n'a pas été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ;

- la décision attaquée méconnaît l'article 17 du règlement UE n° 604/2013 et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 septembre 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions de transfert.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 6 septembre 2024, Mme B a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Zouine, avocat de Mme C, qui a repris les moyens soulevés dans la requête et le mémoire complémentaire, soulevé en outre la méconnaissance de l'article 19 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 et le défaut d'examen de sa situation, et insisté sur la méconnaissance de l'article 12 paragraphe 4 du même règlement, dès lors que la requérante a quitté le territoire des pays membres de l'espace Schengen après l'expiration de son visa et sur l'absence d'élément d'identification de la personne ayant mené l'entretien individuel ;

- les observations de Mme C, requérante, qui a indiqué être retournée en République Démocratique du Congo après avoir suivi un congrès pédiatrique en Suisse et être entrée le 22 mars 2024 au Congo-Brazzaville avant de rejoindre la France avec un passeport d'emprunt ;

- la préfète du Rhône n'était, ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante de République Démocratique du Congo née en 1978, entrée en France le 22 mars 2024, a sollicité l'enregistrement de sa demande d'asile et s'est vu délivrer une attestation de demande d'asile le 4 juin 2024. La consultation des données de l'unité centrale Eurodac a révélé qu'elle avait été identifiée par les autorités suisses, en tant que titulaire d'un visa délivré par ces autorités. Les autorités suisses, saisies le 17 juillet 2024 d'une demande de reprise en charge de l'intéressé, en application de l'article 12 du règlement (UE) n° 604/2013, ont donné leur accord explicite le 19 juillet 2024 pour la réadmission de l'intéressée, en application de l'article 22 du règlement (UE) n° 604/2013. Par l'arrêté attaqué du 21 août 2024, la préfète du Rhône a décidé de remettre Mme C aux autorités suisses.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de transfert :

3. En premier lieu, il ne ressort pas de la décision contestée, qui rappelle les éléments utiles de la situation de Mme C, que la préfète du Rhône n'aurait pas procédé à un examen sérieux et préalable de sa situation, la préfète n'étant pas tenue de mentionner l'ensemble des éléments relatifs à la situation personnelle de la requérante. Le moyen tiré d'une erreur de droit doit donc être écarté.

4. En deuxième lieu, selon les termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

5. S'il ne résulte ni des dispositions citées au point 4 ni d'aucun principe que devrait figurer sur le compte-rendu de l'entretien individuel la mention de l'identité de l'agent qui a mené l'entretien, il appartient à l'autorité administrative, en cas de contestation sur ce point, d'établir par tous moyens que l'entretien a bien, en application des dispositions précitées de l'article 5.5 du règlement du 26 juin 2013, été " mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ". En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que Mme C a bénéficié le 4 juin 2024 d'un entretien avec un agent du service compétent de la préfecture de Seine-Saint-Denis, qui est un agent qualifié au sens du point 5 de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, dont la signature et les initiales figurent sur le compte-rendu, tandis que le tampon de la préfecture a été apposé sur les documents informatifs remis à la requérante lors de ce même entretien, à l'issue duquel une attestation de demande d'asile lui a été remise par le guichet unique d'accueil des demandeurs d'asile. En défense, la préfète du Rhône fait valoir que cet entretien a bien été mené par un agent qualifié, ainsi qu'il ressort des mentions figurant sur ce compte-rendu. Enfin, la circonstance que le compte-rendu de l'entretien contienne des incohérences concernant les déclarations de l'intéressée sur son parcours migratoire n'est pas de nature à démontrer que l'agent de la préfecture ayant conduit cet entretien n'était pas qualifié en vertu du droit national. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, en ce que l'agent ayant conduit l'entretien ne serait pas compétent, doit être écarté.

6. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen. Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. () ". Aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. () / 2. Lorsque aucun État membre responsable ne peut être désigné sur la base des critères énumérés dans le présent règlement, le premier État membre auprès duquel la demande de protection internationale a été introduite est responsable de l'examen. Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable ". Par ailleurs, son article 17 prévoit que : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ".

7. Il résulte de ces dispositions que la faculté laissée à chaque État membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile. Cette possibilité doit en particulier être mise en œuvre lorsqu'il y a des motifs sérieux et avérés de croire que l'intéressé courra, dans le pays de destination, un risque réel d'être soumis à la torture ou à des peines ou traitements inhumains ou dégradants contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. Il ressort des pièces du dossier que Mme C est entrée très récemment en France, où elle ne dispose pas d'attaches familiales ou personnelles. La seule circonstance qu'elle souhaite que sa demande d'asile soit examinée par les autorités françaises, en raison de la proximité alléguée entre les autorités suisses et le régime politique congolais, ne justifient pas que la France devienne responsable de sa demande d'asile à titre dérogatoire. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 17 du règlement UE n° 604-213 et de l'erreur manifeste d'appréciation dans l'application de la clause discrétionnaire doivent être écartés.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 12 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 2. Si le demandeur est titulaire d'un visa en cours de validité, l'État membre qui l'a délivré est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, sauf si ce visa a été délivré au nom d'un autre État membre en vertu d'un accord de représentation prévu à l'article 8 du règlement (CE) no 810/2009 du Parlement européen et du Conseil du 13 juillet 2009 établissant un code communautaire des visas. Dans ce cas, l'État membre représenté est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. / () / 4. Si le demandeur est seulement titulaire d'un ou de plusieurs titres de séjour périmés depuis moins de deux ans ou d'un ou de plusieurs visas périmés depuis moins de six mois lui ayant effectivement permis d'entrer sur le territoire d'un État membre, les paragraphes 1, 2 et 3 sont applicables aussi longtemps que le demandeur n'a pas quitté le territoire des États membres. / Lorsque le demandeur est titulaire d'un ou plusieurs titres de séjour périmés depuis plus de deux ans ou d'un ou plusieurs visas périmés depuis plus de six mois lui ayant effectivement permis d'entrer sur le territoire d'un État membre et s'il n'a pas quitté le territoire des États membres, l'État membre dans lequel la demande de protection internationale est introduite est responsable. Aux termes de l'article 7 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les critères de détermination de l'État membre responsable s'appliquent dans l'ordre dans lequel ils sont présentés dans le présent chapitre. 2. La détermination de l'État membre responsable en application des critères énoncés dans le présent chapitre se fait sur la base de la situation qui existait au moment où le demandeur a introduit sa demande de protection internationale pour la première fois auprès d'un État membre () ".

10. Il ressort des pièces du dossier qu'à la date de l'introduction de sa demande d'asile, le 4 juin 2024, la requérante était titulaire d'un visa délivré par les autorités suisses, valable du 22 novembre 2023 au 7 décembre 2023 et donc périmé depuis moins de six mois. Si Mme C se prévaut de ce qu'elle aurait quitté le territoire des Etats membres de la convention Schengen, elle ne l'établit pas par la seule production d'un laisser-passer consulaire daté du 20 mars 2024 délivré par les autorités congolaises en vue de se rendre au Congo-Brazzaville, en l'absence notamment de production de son passeport d'origine, ou de tout autre élément de nature à attester de la réalité de son séjour en République Démocratique du Congo entre les mois de décembre 2023 et de mars 2024. Ainsi, la responsabilité de l'examen de sa demande d'asile incombait aux autorités suisses, en application du 2 de l'article 12 du règlement du 26 juin 2013. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

11. En cinquième lieu, aux termes de l'article 19 du règlement (UE) n° 604/2013 : " () 2. Les obligations prévues à l'article 18, paragraphe 1, cessent si l'État membre responsable peut établir, lorsqu'il lui est demandé de prendre ou reprendre en charge un demandeur ou une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), que la personne concernée a quitté le territoire des États membres pendant une durée d'au moins trois mois, à moins qu'elle ne soit titulaire d'un titre de séjour en cours de validité délivré par l'État membre responsable. Toute demande introduite après la période d'absence visée au premier alinéa est considérée comme une nouvelle demande donnant lieu à une nouvelle procédure de détermination de l'État membre responsable ".

12. Il résulte de ce qui a été énoncé au point 10 que la requérante n'établit pas avoir quitté la Suisse ou le territoire des Etats-membres pendant une durée d'au moins trois mois, au vu des seuls éléments versés au dossier. Dans ces conditions, Mme C n'est pas fondée à soutenir que les autorités suisses auraient cessé d'être responsables de l'examen de sa demande d'asile, au sens du 2 de l'article 19 du règlement (UE) n° 604/2013.

13. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

14. La requérante, entrée il y a moins d'un an en France, ne se prévaut pas de liens privés ou familiaux sur le territoire français, tandis qu'elle a vécu l'essentiel de sa vie hors de France. Dans ces conditions, la préfète du Rhône n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle a pris la décision attaquée.

15. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 21 août 2024 ordonnant sa remise aux autorités suisses. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais de l'instance doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme C est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 septembre 2024.

La magistrate désignée,

P. B

Le greffier,

T. Clement

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier,

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