mardi 24 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lyon |
| Section | Tribunal Administratif de Lyon |
| N° Dossier | TA69-2408696 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | CABINET FIDELIO AVOCATS (SELARL) |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 30 août 2024, et un mémoire en réplique enregistré le 21 septembre 2024, Mme A C épouse D, représentée par le cabinet Fidelio Avocats, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 26 août 2024 par laquelle le recteur de l'académie de Lyon a résilié son contrat de recrutement en tant qu'enseignante contractuelle du second degré conclu pour la période du 21 mai 2024 au 31 août 2025 ;
2°) d'enjoindre au recteur de l'académie de Lyon de la réintégrer à son poste de professeure contractuelle dans le second degré et de la réaffecter dans un établissement scolaire, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est remplie ; la décision entraine la perte de la totalité de ses revenus mensuels et l'installe dans une situation de précarité durable ; elle a deux enfants à charge et fait face à des difficultés financières depuis sa radiation des cadres ; la décision porte une atteinte grave et immédiate à son intérêt professionnel en la privant d'une opportunité de réinsertion par le travail ; le risque de réitération des faits est inexistant et l'administration n'a aucun intérêt à résilier son contrat dès lors que son recrutement n'affecte ni le bon fonctionnement ni la réputation du service ; il ne peut lui être reproché de n'avoir pas fait état, lors de sa candidature, de faits dont l'administration avait eu connaissance et qui avaient été effacés de son casier judiciaire ;
- sont propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, les moyens suivants :
* la décision a été prise par une autorité incompétente ;
* la décision est intervenue en méconnaissance du principe du contradictoire prévu à l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration, ses observations écrites n'ayant pas été prises en compte ;
* la décision est entachée d'une erreur de droit en ce qu'elle méconnait l'article 775-1 du code de procédure pénale, dès lors que le recteur ne pouvait pas fonder sa décision sur la circonstance qu'elle a été condamnée à un délit contraire à la probité, dont la mention a été exclue de son casier judiciaire ;
* la décision a été prise en méconnaissance du principe non bis in idem ; elle a déjà fait l'objet d'une procédure disciplinaire pour les mêmes faits et la rupture de son contrat de recrutement présente les caractéristiques d'une sanction ;
* la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; l'administration qui n'avait pas entendu la radier définitivement des cadres a pris en compte des éléments factuels dont elle n'avait plus à connaître ; hormis sa condamnation pénale, elle a effectué une carrière professionnelle honorable et le risque de réitération est inexistant, alors que les fonctions d'enseignante diffèrent de celles de directrice dans le cadre desquelles avaient été commis les faits qui lui sont reprochés ;
* la décision méconnait les dispositions de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration, dès lors qu'elle abroge un acte individuel créateur de droit sans fondement légal ni factuel.
Par un mémoire enregistré le 16 septembre 2024, le recteur de l'académie de Lyon conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la condition d'urgence n'est pas remplie ; la requérante a la possibilité d'exercer le métier d'enseignante dans le secteur privé ; le risque de réitération des faits existe et l'intérêt public s'oppose ainsi à ce que la décision soit suspendue ;
- aucun des moyens soulevés par la requérante n'est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée dès lors que :
* la décision a été signée par une autorité ayant reçu délégation de signature à cette fin ;
* les observations écrites de la requérante ont été prises en compte, bien que tardivement, et ne sont pas de nature à remettre en cause sa décision ;
* l'effacement de la condamnation de la requérante au bulletin n° 2 ne l'empêchait pas de fonder sa décision sur la nature de ses agissements, contraires à la probité et à l'exemplarité attendue ;
* la décision de résiliation ne constitue pas une sanction disciplinaire ;
* la décision a été prise dans le délai de quatre mois prévu à l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration ; elle a eu pour effet de retirer une décision d'engagement entachée d'illégalité, car contraire tant à l'article L. 121-1 du code général de la fonction publique qu'à l'article L. 111-3-1 du code de l'éducation.
Vu les autres pièces du dossier et la requête enregistrée sous le n° 2408695 par laquelle Mme D demande l'annulation de la décision du recteur de l'académie de Lyon en date du 26 août 2024.
Vu :
- le code de l'éducation ;
- le code général de la fonction publique ;
- le code de procédure pénale ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Vu la décision par laquelle la présidente du tribunal a désigné M. Besse, président, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Gaillard, greffière d'audience, M. Besse a lu son rapport et entendu les observations de :
- Me Thiébaut, représentant Mme D, qui a repris ses conclusions et moyens ;
- Mme B, représentant le recteur de l'académie de Lyon, qui a repris ses conclusions et moyens.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ".
2. Par un contrat signé le 15 mai 2024, Mme D a été recrutée dans la fonction publique d'Etat en qualité d'enseignante contractuelle du second degré pour la période du 21 mai 2024 au 31 août 2025. Par une décision du 26 août 2024, le recteur de l'académie de Lyon a résilié son contrat en rapportant sa décision de l'engager, au motif que son contrat était entaché d'une irrégularité dès lors que les faits commis dans le cadre de ses précédentes fonctions de directrice d'école élémentaire, pour lesquels elle a fait l'objet d'une condamnation pénale, sont contraires à la probité et qu'elle a manqué à son obligation d'exemplarité. Mme D demande au juge des référés de suspendre l'exécution de cette décision.
Sur la suspension de la décision du 26 août 2024 :
En ce qui concerne la condition d'urgence :
3. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue, ainsi que d'apprécier la nécessité de mettre en balance l'éventuelle atteinte grave et immédiate à la situation du requérant avec l'intérêt public qui s'attache à la préservation d'un intérêt public.
4. Pour justifier de l'urgence à suspendre la décision en litige, Mme D fait valoir qu'alors qu'elle a deux enfants à charge, elle se trouve privée de la rémunération, d'environ 2 000 euros nets par mois, qu'elle percevait en sa qualité d'enseignante contractuelle, ce qui ne lui permet pas de faire face à ses charges. Contrairement à ce que prétend en défense le recteur, Mme D ne peut être regardée comme ayant pris un risque en candidatant sur cet emploi, alors qu'aucune disposition ni aucun principe ne lui imposaient de rappeler à cette occasion les faits à l'origine de sa condamnation dans des fonctions passées. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction qu'un motif d'intérêt général s'opposerait à la mesure sollicitée, au regard d'un prétendu risque de réitération, alors d'ailleurs que les fonctions d'enseignante qu'occupe Mm D diffèrent de celle de directrice dans le cadre desquelles avaient été commis les faits contraires à la probité en litige, Ainsi, dès lors que la décision contestée entraine une modification substantielle des conditions d'existence de Mme D, et quand bien même celle-ci pourrait rechercher un emploi dans le secteur privé comme le fait valoir le recteur en défense, la requérante justifie d'une atteinte grave et immédiate à sa situation. Par suite, la condition d'urgence à laquelle les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice subordonnent le prononcé d'une mesure de suspension est remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision :
5. Sauf s'il présente un caractère fictif ou frauduleux, le contrat de recrutement d'un agent contractuel de droit public crée des droits au profit de celui-ci. Lorsque le contrat est entaché d'une irrégularité, notamment parce qu'il méconnaît une disposition législative ou réglementaire applicable à la catégorie d'agents dont relève l'agent contractuel en cause, l'administration est tenue de proposer à celui-ci une régularisation de son contrat afin que son exécution puisse se poursuivre régulièrement. Toutefois, sous réserve de dispositions législatives ou réglementaires contraires, et hors le cas où il est satisfait à une demande du bénéficiaire, l'administration peut retirer une décision individuelle explicite créatrice de droits, tel l'acte d'engagement contractuel d'un agent, si elle est illégale, dès lors que le retrait de la décision intervient dans le délai de quatre mois suivant la date à laquelle elle a été prise.
6. En l'état de l'instruction, le moyen selon lequel le recteur de l'académie de Lyon ne pouvait considérer que le contrat le liant à Mme D était illégal et qu'il pouvait ainsi le résilier, en se fondant sur les faits contraires à la probité qu'elle avait commis en 2020 dans ses anciennes fonctions de directrice de l'école Louis Pasteur de E, faits dont la nature a conduit l'autorité judiciaire à retenir que leur gravité ne justifiait plus de mention de la condamnation au bulletin n° 2 du casier judiciaire et d'ailleurs connus de l'administration lorsqu'elle l'a recrutée, est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la mesure en litige.
7. Les deux conditions requises par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies en l'espèce, il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 26 août 2024 en litige, jusqu'à ce qu'il soit statué sur les conclusions de la requête au fond présentées par Mme D.
Sur l'injonction :
8. La suspension de l'exécution de la décision du 26 août 2024 implique seulement que le recteur de l'académie de Lyon réintègre Mme D à son poste de professeur contractuelle dans le second degré et la réaffecte dans un établissement scolaire, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais d'instance :
9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à Mme D de la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.
ORDONNE :
Article 1er : L'exécution de la décision du recteur de l'académie de Lyon du 26 août 2024 portant résiliation du contrat de recrutement de Mme D en tant qu'enseignante contractuelle du second degré est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué sur sa légalité dans l'instance n° 2408695.
Article 2 : Il est enjoint au recteur de l'académie de Lyon de réintégrer Mme D à son poste de professeur contractuelle dans le second degré et de la réaffecter dans un établissement scolaire, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L'Etat versera à Mme D la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A C épouse D, à la ministre de l'éducation nationale et au recteur de l'académie de Lyon.
Fait à Lyon, le 24 septembre 2024.
Le juge des référés,
T. Besse
La greffière,
F. Gaillard La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Un greffier,
Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — N° TA95-2515745
01/07/2026
Tribunal Administratif de Toulon — N° TA83-2502101
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608358
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2607258
01/07/2026