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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2408839

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2408839

mardi 10 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2408839
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 septembre 2024, M. B A demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 septembre 2024 par lequel le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à la part contributive de l'Etat en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- les décisions sont entachées d'incompétence, insuffisamment motivées et illégales en l'absence d'examen particulier de sa situation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire est entachée d'une erreur de droit dans l'application des dispositions de l'article L. 611-1 1° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et méconnaît les dispositions de l'article L. 572-1 du même code et les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève dès lors qu'ayant demandé l'asile dans d'autres Etats membres, où le préfet de la Savoie ne s'est pas assuré du rejet de ses demandes, il aurait dû faire l'objet d'un transfert à destination d'un de ces pays, conformément au règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et non d'une obligation de quitter le territoire français à destination du Maroc ;

- la décision fixant le pays de destination de la mesure méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision lui interdisant le retour en France pour une durée d'un an est illégale dès lors qu'elle est fondée sur une décision d'obligation de quitter le territoire, entachée d'illégalité ;

- la décision lui interdisant le retour en France pour une durée d'un an méconnait les article L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et elle est disproportionnée quant à sa situation personnelle.

La requête a été communiquée au préfet de la Savoie qui n'a pas produit de mémoire en défense mais qui a produit des pièces enregistrées le 6 et 9 septembre 2024.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

La présidente du tribunal a désigné Mme Journoud, conseillère, pour statuer sur les requêtes relatives à des mesures d'éloignement adoptées à l'encontre de ressortissants étrangers faisant l'objet d'un placement en rétention et aux décisions accompagnant ces mesures.

Vu :

- la désignation d'office de Me Vray,

- la prestation de serment de M. C, interprète en langue arabe,

- les décisions attaquées et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Vray, pour le requérant, qui conclut aux mêmes fins que la requête en soutenant les mêmes moyens, et indique en outre qu'elle abandonne le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué. Elle précise que M. A a bien plusieurs demandes d'asile en cours d'examen dans d'autres pays d'Europe et qu'il n'aurait pas dû faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français ;

- les observations de M. A assisté de M. C, qui répond aux questions de la magistrate désignée et qui indique d'une part qu'il n'a jamais demandé l'asile en France et ne souhaite pas le faire, et d'autre part, qu'il n'a pas expressément souhaité enregistrer des demandes d'asile en Suisse, Suède, aux Pays-Bas et au Danemark mais que ses empreintes ont été enregistrées comme telles dans le cadre de contrôles et procédures de police dont il a fait l'objet sur place. M. A indique qu'il n'a fait aucune démarche au regard de son droit au séjour en France, qu'il n'a plus de famille au Maroc et qu'il n'a pas d'attache particulières en France.

- et les observations de Me Tomasi pour le préfet de la Savoie, qui conclut au rejet de la requête en soutenant que les moyens ne sont pas fondés. Il fait valoir que M. A n'a jamais manifesté son intention de déposer l'asile en France et qu'il ressort des déclarations de l'intéressé à l'audience qu'il n'a pas eu non plus l'intention expresse d'enregistrer des demandes d'asile en Suède, aux Pays-Bas, au Danemark et en Suisse. Et il indique, en outre, que M. A, célibataire, sans enfant et connu au fichier automatisé des empreintes digitales sous huit identités différentes, ne fait état d'aucune crainte ou risque pour sa sécurité en cas de retour au Maroc alors même que l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an prise à son encontre n'est pas disproportionnée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 10 octobre 2002 à Casablanca (Maroc), de nationalité marocaine et connu sous de multiples alias au fichier automatisé des empreintes digitales pour des infractions d'atteintes aux biens et aux personnes, déclare être entré irrégulièrement en France en 2018 via l'Espagne, et s'être maintenu sur le territoire français depuis cette date sans régulariser sa situation au regard de son droit au séjour. M. A a été interpellé par les autorités italiennes le 2 septembre 2024 tandis qu'il se trouvait à bord d'un flixbus en direction de Milan et a fait l'objet d'une non-admission et d'une remise aux autorités française. A la suite de son placement en retenue administrative par la police aux frontières de Modane, M. A s'est vu notifier le 3 septembre 2024, un arrêté par lequel le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Actuellement retenu au centre de rétention administrative n°2 de Lyon, M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 921-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sur le fondement des dispositions de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur le surplus des conclusions :

En ce qui concerne les moyens communs :

3. En premier lieu, les décisions attaquées indiquent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Celles-ci permettent d'en comprendre le sens et d'en contester utilement le bien fondé. Elles sont ainsi suffisamment motivées.

4. En dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'autorité préfectorale se soit abstenue de procéder à un examen particulier de la situation personnelle du requérant.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / () ". Aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen. / () ". Par ailleurs aux termes du paragraphe 1 de l'article 18 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : / () b) reprendre en charge () le demandeur dont la demande est en cours d'examen et qui () se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre Etat membre ; / () d) reprendre en charge () le ressortissant de pays tiers ou l'apatride dont la demande a été rejetée et qui () se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre Etat membre ". En outre, aux termes de l'article 24 du même règlement : " 1. Lorsqu'un État membre sur le territoire duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), se trouve sans titre de séjour et auprès duquel aucune nouvelle demande de protection internationale n'a été introduite estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne () / 4. Lorsqu'une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point d), du présent règlement dont la demande de protection internationale a été rejetée par une décision définitive dans un État membre, se trouve sur le territoire d'un autre État membre sans titre de séjour, ce dernier État membre peut soit requérir le premier État membre aux fins de reprise en charge de la personne concernée soit engager une procédure de retour conformément à la directive 2008/115/CE () ".

6. Les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent nécessairement que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit autorisé à demeurer provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Dès lors, lorsqu'en application des dispositions du règlement (UE) du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, l'examen de la demande d'asile d'un étranger ne relève pas de la compétence des autorités françaises, mais de celles d'un autre Etat, la situation du demandeur d'asile n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 du même code. En vertu de ces dispositions, la mesure d'éloignement en vue de remettre l'intéressé aux autorités étrangères compétentes pour l'examen de sa demande d'asile ne peut être qu'une décision de transfert prise sur le fondement de ce dernier article. En revanche, en application des dispositions de l'article 24 du règlement (UE) du 26 juin 2013, lorsqu'il a été définitivement statué sur sa demande, l'étranger peut faire l'objet soit d'une procédure de réadmission vers l'Etat qui a statué sur sa demande, soit d'une obligation de quitter le territoire français.

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal d'audition de M. A réalisé par les services de police le 3 septembre 2024, ainsi que de ses propres déclarations à l'audience, que l'intéressé, interrogé sur l'existence d'une demande d'asile effectuée dans un autre pays européen, a indiqué n'avoir formé aucune demande, ne pas souhaiter enregistrer de demande d'asile en France mais vouloir se rendre en Italie pour y déposer une telle demande. Il ressort également des pièces du dossier et des termes de l'arrêté attaqué, que lors de la comparaison des empreintes de M. A avec le fichier EURODAC, l'intéressé aurait effectivement été signalisé à plusieurs reprises en Europe, à savoir en Suisse en 2018, Suède en 2019 et 2020, aux Pays-Bas en 2018 et 2019, au Danemark en 2019 et 2020, et que ces signalisations correspondent à l'enregistrement de demandes d'asile dans les pays concernés. Toutefois, il ressort également des pièces du dossier que l'intéressé a indiqué dans son audition refuser de retourner au Maroc et vouloir se rendre en Italie où il souhaite déposer une demande d'asile alors même qu'il est constant qu'il n'a manifesté aucune volonté de déposer l'asile en France, qu'il a fait l'objet d'un refus d'admission par les autorités italiennes le 2 septembre 2024 sans avoir manifesté son souhait de déposer l'asile auprès des autorités italiennes et que ces autorités, saisies par l'intermédiaire du centre de coopération policière et douanière de Modane à la demande du préfet de la Savoie, ont indiqué que l'intéressé était inconnu judiciairement et administrativement de leurs bases de données. Dans ces conditions, la situation de M. A ne peut être regardée comme étant régie par les dispositions du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 et celles de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais relève des dispositions de l'article L. 611-1 du même code. Ainsi, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français en litige serait entachée d'erreur de droit.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

8. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. Le préfet de la Savoie, qui a relevé que M. A est de nationalité marocaine et n'établit pas que sa vie ou sa liberté serait menacée en cas de retour dans son pays d'origine ou qu'il serait exposé à des peines ou traitements contraires à l'articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, a examiné la situation de l'intéressé au regard de ces stipulations. M. A, qui indique en audition avoir quitté le Maroc car " c'était la misère " et qui ne fait valablement mention d'aucun risque ni crainte en cas de retour dans son pays d'origine, n'établit pas que la décision fixant le pays de destination méconnaîtrait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales précité.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

10. En premier lieu, il résulte des motifs qui précèdent que M. A n'est pas fondé à invoquer, par voie d'exception, à l'encontre de la décision d'interdiction de retour prise à son encontre, l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français.

11. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour () l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

12. Il résulte des dispositions précitées qu'en l'absence de circonstances humanitaires et compte tenu du refus d'accorder un délai de départ volontaire à M. A, le préfet de la Savoie devait assortir la mesure d'éloignement d'une interdiction de retour en France. En outre, il n'apparait pas, eu égard à la situation personnelle et familiale de M. A, célibataire et sans charge de famille et ne démontrant aucune intégration particulière ni aucune considération humanitaire le concernant, alors même que le relevé décadactylaire du fichier automatisé des empreintes digitales produit en défense fait apparaitre plusieurs signalisations sous huit identités différentes, pour des infractions et délits d'atteintes aux biens et aux personnes, commis sur le territoire français entre 2018 et 2024 et permettant d'établir que l'intéressé représente une menace pour l'ordre public, que la durée de cette interdiction, fixée à un an, soit disproportionnée au regard de sa situation personnelle.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 3 septembre 2024 et des décisions qu'il comporte. Ses conclusions en ce sens, ainsi que celles accessoires tendant à l'application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, doivent, par conséquent, être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Savoie.

Copie en sera adressée à Me Vray et Me Tomasi.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 septembre 2024.

La magistrate désignée,

L. Journoud

La greffière,

A. Senoussi

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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