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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2409107

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2409107

jeudi 3 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2409107
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantFRERY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 septembre 2024, Mme C B, représentée par Me Frery, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 4 septembre 2024 par lequel la préfète du Rhône a ordonné son transfert aux autorités espagnoles ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile ou à défaut de réexaminer sa situation et lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à la part contributive de l'Etat en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- il n'est pas justifié de la compétence du signataire de l'arrêté attaqué ;

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure en méconnaissance de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors qu'il n'est pas établi que les documents ont été traduits oralement en langue peul ;

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure en méconnaissance de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors qu'il n'est pas établi qu'elle a bénéficié de l'assistance d'un interprète en langue peul, que la qualité, l'identité et l'habilitation de l'agent ayant mené l'entretien n'apparaît pas dans le résumé de cet entretien ;

- la décision est illégale dès lors que la préfète n'établit pas avoir saisi les autorités espagnoles d'une demande de prise en charge ;

- la décision est illégale en l'absence d'examen particulier de sa situation concernant son séjour en Espagne ;

- elle méconnaît l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 compte tenu de son statut de jeune mère isolée et de son état de vulnérabilité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 septembre 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Lacroix pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions de transfert vers l'État responsable de la demande d'asile prises en application des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience, à laquelle la préfète du Rhône n'était ni présente, ni représentée.

Après avoir, au cours de l'audience publique, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Tronquet, pour le requérant, qui conclut aux mêmes fins que la requête en soutenant les mêmes moyens ;

- les observations de Mme B, assistée de Mme A, interprète.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante guinéenne née le 3 mars 2001, déclare être entrée en France pour la dernière fois le 23 janvier 2024. Le 3 mai 2024, l'intéressée a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile auprès des services de la préfecture du Rhône. Par un arrêté du 4 septembre 2024, dont la requérante demande l'annulation, la préfète du Rhône a ordonné son transfert aux autorités espagnoles responsables de l'examen de sa demande de protection internationale.

Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Selon les termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sur le fondement des dispositions citées au point précédent.

Sur le surplus des conclusions :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. () ". Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application. La décision attaquée vise le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, notamment son article 13, relève que Mme B a été identifiée en Espagne le 9 mars 2023 et indique que les autorités espagnoles, saisies le 4 juin 2024 d'une demande de reprise en charge, ont donné leur accord implicite. La décision attaquée, qui n'a pas à mentionner l'ensemble des éléments relatifs à la situation personnelle de l'intéressé, comportent ainsi les considérations de droit et de fait qui la fondent et est, par suite, suffisamment motivée. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète du Rhône se serait abstenu de procéder à un examen particulier de la situation de Mme B avant d'adopter la décision attaquée.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Droit à l'information / 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un Etat membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : / a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un Etat membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un Etat membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'Etat membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; / b) des critères de détermination de l'Etat membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un Etat membre peut mener à la désignation de cet Etat membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les Etats membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; / d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; / e) du fait que les autorités compétentes des Etats membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; / f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits, y compris des coordonnées des autorités visées à l'article 35 et des autorités nationales chargées de la protection des données qui sont compétentes pour examiner les réclamations relatives à la protection des données à caractère personnel. / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. / 3. La Commission rédige, au moyen d'actes d'exécution, une brochure commune (), contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend.

6. Il ressort des pièces du dossier, notamment des copies des documents d'information signés par Mme B, que l'intéressée s'est vue remettre, lors du dépôt de sa demande d'asile à la préfecture du Rhône le 3 mai 2024, la brochure A intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " ainsi que la brochure B " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " rédigées en français, traduites par téléphone par un interprète en langue peul. Ces brochures constituent la brochure commune prévue par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 comportant l'ensemble des informations mentionnées au paragraphe 1 de cet article. Cette remise a eu lieu, au cours de l'entretien individuel, soit en temps utile pour qu'elle puisse faire valoir des observations. Dès lors, Mme B n'est pas fondée à invoquer la méconnaissance de ces dispositions.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

8. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a bénéficié, le 3 mai 2024, d'un entretien individuel avec un agent du service chargé de l'asile de la préfecture du Rhône, qualifié au sens du point 5 de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, mené en langue française, traduite par téléphone par un interprète en langue peul. Dès lors, Mme B n'est pas fondée à invoquer la méconnaissance de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 13. 1. du règlement du 26 juin 2013 susvisé : " Lorsqu'il est établi, sur la base de preuves ou d'indices tels qu'ils figurent dans les deux listes mentionnées à l'article 22, paragraphe 3, du présent règlement, notamment des données visées au règlement (UE) no 603/2013, que le demandeur a franchi irrégulièrement, par voie terrestre, maritime ou aérienne, la frontière d'un État membre dans lequel il est entré en venant d'un État tiers, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. Cette responsabilité prend fin douze mois après la date du franchissement irrégulier de la frontière. ". Aux termes de l'article 21 de ce règlement : " 1. L'État membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre État membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur. / Nonobstant le premier alinéa, en cas de résultat positif ("hit") Eurodac avec des données enregistrées en vertu de l'article 14 du règlement (UE) no 603/2013, la requête est envoyée dans un délai de deux mois à compter de la réception de ce résultat positif en vertu de l'article 15, paragraphe 2, dudit règlement. / Si la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur n'est pas formulée dans les délais fixés par le premier et le deuxième alinéas, la responsabilité de l'examen de la demande de protection internationale incombe à l'État membre auprès duquel la demande a été introduite. Aux termes de l'article 22 : " 1. L'État membre requis procède aux vérifications nécessaires et statue sur la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur dans un délai de deux mois à compter de la réception de la requête. () 7. L'absence de réponse à l'expiration du délai de deux mois mentionné au paragraphe 1 et du délai d'un mois prévu au paragraphe 6 équivaut à l'acceptation de la requête et entraîne l'obligation de prendre en charge la personne concernée, y compris l'obligation d'assurer une bonne organisation de son arrivée. ".

10. Il ressort des pièces du dossier que, Mme B a été identifiée en Espagne, pays où ses empreintes ont été relevées le 9 mars 2023. A la demande de prise en charge formulée le 4 juin 2024 par les autorités françaises, les autorités espagnoles n'ont pas répondu de sorte qu'un accord implicite est né le 5 août 2024. Mme B n'est dès lors pas fondée à soutenir que l'Espagne ne serait plus responsable de sa demande d'asile en application des critères de détermination de l'Etat membre responsables des demandes d'asile fixés par le chapitre III du règlement européen.

11. En dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 visé ci-dessus : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ". La faculté laissée, par l'article 17 du règlement 604/2013 précité, à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

12. Si Mme B fait état de sa vulnérabilité, étant la mère d'une jeune enfant née en octobre 2022, de la circonstance qu'elle n'a pas été accueillie dans de bonnes conditions en Espagne lors d'un premier transfert le 23 janvier 2024, ce qui la contraint à revenir le jour même en France, et qu'elle est accompagnée depuis le 12 mars 2024 par un institut médico-psychosocial spécialisé dans la prise en charge globale des femmes et des filles survivantes de mutilations sexuelles et de mariage forcé et que sa fille est accueillie en crèche, elle n'établit pas qu'elle ne pourrait bénéficier d'un tel accompagnement et prise en charge en Espagne. La circonstance qu'elle présente un état de vulnérabilité particulier, dès lors qu'elle est mère d'une jeune enfant, implique, ainsi que l'exige les articles 31 et 32 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, que l'Etat membre procédant au transfert informe l'Etat membre responsable de la demande d'asile des besoins particuliers de la personne transféré afin de permettre à ce dernier de prendre les mesures nécessaires. Cette circonstance n'est toutefois pas une condition de légalité de la décision décidant du transfert de l'intéressée. Dans ces conditions, Mme B n'est pas fondée à soutenir que la préfète du Rhône aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en refusant de faire application de la clause discrétionnaire.

13. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 4 septembre 2024 par lequel la préfète du Rhône a ordonné son transfert aux autorités espagnoles. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées à fin d'injonction et au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent également être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de Mme B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 octobre 2024.

La magistrate désignée,

A. Lacroix

Le greffier,

T. Clément

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

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