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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2409530

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2409530

vendredi 27 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2409530
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantMECARY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 24 et 25 septembre 2024, Mme F D épouse A et M. C A, représentés par Me Mecary, demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'annuler les décisions des 16 et 17 septembre de la cheffe de la section consulaire de l'ambassade de France en Ouganda refusant la délivrance d'un laisser passer pour leur fille E A née le 16 août 2024 à Kampala ;

2°) d'enjoindre à toute administration compétente de délivrer un laisser passer sous astreinte de 200 euros par jour de retard à compter de la notification de l'ordonnance ;

3°) de décider, en application de l'article R. 522-13 du code de justice administrative, que l'ordonnance à intervenir sera exécutoire aussitôt qu'elle aura été rendue ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors que leur enfant E est née le 16 août 2024 à Kampala, qu'elle y demeure avec Mme A depuis plus d'un mois, que E ne peut demeurer seule dans ce pays, que les demandes de laisser passer ont été rejetées, que Mme A doit retourner en France où se trouve le centre de ses intérêts privés et familiaux, et doit reprendre son travail, et que M. A est rentré seul en France s'occuper de leur enfant G, âgée d'un an et demi ;

- l'administration a commis une erreur de droit : l'acte de naissance de E est un titre juridique qui établit sa filiation à l'égard de ses deux parents ; l'acte de naissance de l'enfant a été établi conformément à la loi ougandaise ; le conseil d'Etat a jugé dans sa décision n°411984 du 31 juillet 2019 qu'un acte de naissance étranger d'un enfant né par gestation pour le compte d'autrui (GPA) faisait foi ; le juge ougandais est le seul compétent pour apprécier la validité de l'acte de naissance ; l'enfant E dispose de la nationalité française, la validité de son acte de naissance n'étant pas conditionné à sa transcription ;

- le refus du consulat de délivrer un laisser-passer à E porte atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant, protégé par les stipulations des articles 3-1 et 8-1 de la convention relative aux droits de l'enfant, porte atteinte à la liberté d'aller et venir de l'enfant, porte atteinte à la vie privée et familiale de la famille A, protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et méconnait les stipulations de l'article 14 combiné avec l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors que l'administration opère une différence de traitement fondée sur le mode de conception ou la modalité d'établissement du lien de filiation.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 septembre 2024, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie : les services consulaires n'ont pas opposé de refus à la délivrance d'un laisser-passer, mais rappelé à Mme A le refus opposé par le procureur de la république de Nantes ; aucune demande formelle de laisser passer consulaire n'a été déposée ; la situation d'urgence relève de leur seul fait ; l'attestation produite par Mme A sur l'urgence à retrouver son travail n'est pas probante ; la circonstance que les époux seraient séparés résulte de leur seul choix ;

- aucune atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ne peut être constatée : de réels doutes existent sur l'origine de l'enfant E, dont l'identité reste indéterminée dans la mesure où son lien de filiation avec Mme A n'est pas établi au regard de la législation française ; dès lors que cette filiation n'est pas établie, aucune atteinte ne peut être constatée, alors au demeurant que d'autres procédures existent pour régulariser cette filiation ; l'acte de naissance de E a été dressé postérieurement au refus du parquet de Nantes d'enregistrer la naissance de l'enfant dans les registres de l'état civil français, et cet acte n'est pas conforme à la législation française et à l'article 47 du code civil en ce que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité, Mme A n'ayant pas accouché de l'enfant ; les actes d'état civil locaux attestant d'un lien de filiation avec un français ne peuvent être regardés comme probants que sous le contrôle de l'autorité judiciaire ; le contrat de GPA produit est postérieur à la date de naissance de l'enfant, l'identité de la mère porteuse n''y apparait pas, et ne comporte qu'un paraphe et une signature qui ne sont pas identifiables ; l'attestation dactylographiée de la mère porteuse comporte des erreurs et soulève une question d'authenticité ; les requérants ne justifient pas de leur présence antérieure en Ouganda avant la naissance ; un doute sérieux pèse sur la réalité de la gestation pour le compte d'autrui dont se prévalent les requérants.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale de New-York relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le décret n°2004-1543 du 30 décembre 2004 relatif aux attributions des chefs de poste consulaire en matière de titres de voyage ;

- le code de justice administrative.

Vu la décision par laquelle la présidente du tribunal a désigné M. Bertolo, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Lecas, greffière d'audience, M. Bertolo a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Lantheaume, suppléant Me Mecary, qui revient sur la situation de la famille, en indiquant que leur premier enfant a également été conçu par GPA en Ouganda, et que son acte de naissance avait été enregistré sans difficultés par les autorités françaises. Ils ne s'étaient donc pas préparés à rencontrer des difficultés avec la naissance de leur deuxième enfant. Il y a urgence à enjoindre la délivrance d'un laisser passer : contrairement à ce que soutient le ministre, deux décisions de refus de délivrance d'un laisser passer ont été prises par le consulat ; Mme A demeure seule à l'hôtel, avec l'enfant E, depuis près d'un mois ; M. A, qui occupe les fonctions de chauffeur-livreur, a dû rentrer en France s'occuper de leur première fille en bas-âge. La situation a un impact financier et psychologique important pour la famille. ;

- il n'existe pas de doutes sur la filiation, eu égard aux nombreuses pièces versées au dossier permettant d'attester que E est bien l'enfant biologique de M. et Mme A, et qu'elle été conçue par GPA ; si le ministre soutient que les faits déclarés dans l'acte de naissance ne correspondent pas à la réalité, cet acte ne fait nullement état de ce que Mme A aurait accouché, et il est conforme à la loi ougandaise, comme en atteste le document produit par un avocat ougandais ; le refus en cause est illégal et porte atteinte de manière manifeste aux libertés fondamentales de l'enfant E et de sa famille.

Le ministre de l'Europe et des affaires étrangères n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture d'instruction ayant été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Il résulte de l'instruction que E A est née le 16 août 2024 à Kampala en Ouganda. Mme D épouse A, ressortissante française, munie d'un certificat de naissance délivré le 17 août 2024 par les autorités ougandaises, a sollicité la déclaration de cette naissance dans les registres de l'état civil consulaire. Par une décision du 9 septembre 2024, le consulat de l'ambassade de France en Ouganda a indiqué à Mme A que son lien de filiation avec l'enfant E n'était pas certain et que le procureur de la République de Nantes avait confirmé le refus de déclaration de naissance de l'enfant dans les registres d'état civil. Par un courrier du 16 septembre 2024, en réponse à une demande du 15 septembre de Mme A, les services du consulat ont refusé de donner un rendez-vous à l'intéressée pour obtention d'un laisser-passer pour E A. Par un courrier du 17 septembre 2024, leur conseil a renouvelé cette demande, qui a fait l'objet de décisions de refus le même jour. Les requérants demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'annuler les décisions des 16 et 17 septembre de la cheffe de la section consulaire de l'ambassade de France en Ouganda refusant la délivrance d'un laisser passer pour leur fille E A née le 16 août 2024 à Kampala, et d'enjoindre à toute administration compétente de délivrer un laisser passer sous astreinte.

2. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais () ". Selon l'article L. 521-1 du même code : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". L'article L. 522-1 du même code dispose : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ".

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Le juge des référés ne saurait, sans méconnaître l'article L. 511-1 précité du code de justice administrative et excéder les limites de son office, lequel est limité à l'adoption de mesures provisoires, prononcer l'annulation d'une quelconque décision administrative. Les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. et Mme A sont donc manifestement irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

En ce qui concerne l'urgence :

4. Il résulte de l'instruction que Mme A est actuellement en Ouganda auprès de l'enfant E, dans l'attente du laisser-passer sollicité, et y demeure à l'hôtel depuis près d'un mois, alors qu'elle doit reprendre son travail en France dans les meilleurs délais, l'attestation produite aux débats permettant suffisamment d'en justifier, et qu'elle dispose en France du centre de ses intérêts privés et familiaux. Il résulte également de l'instruction et des échanges lors de l'audience que son époux est rentré en France pour s'occuper de leur premier enfant en bas-âge, et que la situation est rendue complexe par sa profession de chauffeur-livreur. Il résulte par ailleurs de l'instruction que l'enfant E est née par GPA, et la mère porteuse de E, Mme B, avec qui M. et Mme A ont passé une convention de gestation pour autrui a expressément attesté par écrit qu'elle avait renoncé à tous ses droits sur cet enfant, qu'il avait été confié dès sa naissance à M. et Mme A, et qu'elle ne souhaitait pas s'en occuper. L'ensemble de ces éléments suffisent à établir l'existence d'une situation d'urgence particulière nécessitant que le juge des référés fasse usage des pouvoirs qu'il tient de l'article L. 521-2 du code de justice administrative à très bref délai.

En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

5. Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ". Aux termes de l'article 3 de la convention de New-York : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). ".

6. Si les requérants soutiennent que l'acte de naissance ougandais qu'ils produisent établit le lien de filiation juridique qui existe entre eux et la jeune E, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères conteste, eu égard aux conditions dans lesquelles la naissance s'est déroulée, tant l'existence d'une telle filiation que, par voie de conséquence, la nationalité française de E, le procureur de la République de Nantes ayant en outre refusé la déclaration de naissance de l'enfant dans les registres d'état civil consulaires. Le litige soulève donc une question de nationalité qu'il n'appartient pas au juge administratif de trancher.

7. Toutefois, les requérants ont produit un acte de naissance ougandais qui fait état de ce que M. et Mme A sont les parents de la jeune E, sur laquelle il exerce l'autorité parentale. Il appartient par suite au juge administratif des référés de régler le litige qui lui est soumis au vu de cet élément de fait, conformément à son office et sans empiéter sur les compétences réservées par la loi à l'autorité judiciaire. D'une part, si le ministre de l'Europe et des affaires étrangères fait valoir que cet acte n'est pas conforme à la législation française et à l'article 47 du code civil en ce que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité, Mme A n'ayant pas accouché de l'enfant, il est constant que l'acte de naissance produit se borne à faire état de ce que M. et Mme A sont les parents de E, et non que Mme A aurait accouché de E. Par ailleurs, et contrairement à ce que soutient le ministre, il n'existe pas doute sérieux sur la réalité de la gestation pour le compte d'autrui dont se prévalent les requérants, ceux-ci ayant produit à l'instance une attestation d'accouchement au nom de la mère porteuse de E, une attestation signée par cette dernière faisant état d'une date d'implantation de l'embryon en décembre 2023 et de ce qu'elle a conclu un contrat de GPA avec M. et Mme A et se décharge de l'enfant auprès d'eux, un contrat de gestation pour autrui, une attestation de la clinique Bethany en Ouganda datée du 24 août 2024 faisant état de ce que Mme A a suivi un programme de fertilité en décembre 2023 et que le transfert d'embryon a été réalisé à cette date, enfin un test ADN réalisé par un laboratoire ougandais certifiant que Mme A est la mère de E.

8. Au regard de l'ensemble de ces éléments et de la situation de fait dont il s'agit, le refus de délivrance d'un laisser-passer consulaire au bénéfice de E A porte une atteinte grave et immédiate à l'intérêt supérieur de cet enfant garanti par les stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ainsi qu'au droit au respect de la vie privée et familiale de M. et Mme A au sens de l'article 8 précité de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales.

9. Il suit de là que, dans les circonstances de l'espèce, la prise en compte de l'intérêt supérieur de l'enfant E A implique que l'autorité administrative lui délivre, à titre provisoire, tout document de voyage lui permettant d'entrer sur le territoire national afin de ne pas être séparé de Mme A, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette mesure d'exécution d'une astreinte, ni de décider en application de l'article R. 522-13 du code de justice administrative, que l'ordonnance sera exécutoire aussitôt qu'elle aura été rendue.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État (une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par les requérants sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

ORDONNE :

Article 1er : Il est enjoint au ministre de l'Europe et des affaires étrangères de délivrer à E A tout document de voyage lui permettant d'entrer sur le territoire national afin de ne pas être séparé de Mme D épouse A, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 2 : L'État versera la somme de 1 000 euros à M. et Mme A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme F D épouse A et M. C A, et au ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

Fait à Lyon, le 27 septembre 2024.

Le juge des référés,

C. Bertolo

La greffière,

S. Lecas

La République mande et ordonne au ministre de l'Europe et des affaires étrangères en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffer,

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