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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2409705

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2409705

lundi 30 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2409705
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantSCP SEBAN & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 septembre 2024, la SAS Barrage de Sarny, représentée par la Selarl Iroise avocats, demande au juge des référés :

1°) de prononcer, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de la décision du syndicat de développement, d'équipement et d'aménagement de l'Ardèche (SDEA), matérialisée par une notification du 9 septembre 2024, d'ouvrir la vanne de fond du barrage de Collanges, le 24 septembre 2024, ouverture repoussé depuis au 30 septembre, et ce jusqu'à ce qu'elle saisisse la juridiction, dans un délai d'un mois, aux fins de désignation d'un expert judiciaire devant se rendre sur les lieux avant l'ouverture de la vanne, 48 heures après cette ouverture, 48 heures après le remplissage de la retenue, puis quinze jours après le remplissage pour constater à chaque fois l'état des installations de la société, et fournisse tout élément permettant d'apprécier les dommages qu'elle subit ;

2°) de mettre à la charge du syndicat de développement, d'équipement et d'aménagement de l'Ardèche la somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sur la condition d'urgence : le SDEA envisage, ainsi qu'il y a été autorisé par arrêté préfectoral du 9 août 2024, d'ouvrir la vanne de fond du barrage des Collanges, le 24 septembre 2024, afin d'évacuer un volume d'1,5 millions de m3 de sédiments accumulés ; cette opération va entraîner pour elle de graves préjudices, évalués par le bureau d'études spécialisé en hydro électricité qu'elle a mandaté ; en particulier, elle se trouvera dans l'impossibilité de produire de l'électricité pendant la vidange de la retenue puis son remplissage , les conditions d'exploitation de la centrale seront fortement dégradées, les sédiments remis en suspension devant réduire le volume de sa retenue, boucher les groupes électriques de son barrage, nuire au bon fonctionnement des sondes de niveau d'eau, colmater les grilles et les turbines ; sa responsabilité risque également d'être recherchée du fait de la libération de sédiments pollués ou de la présence de poissons morts, ce qui entraînera pour elle également un risque d'image et un risque sanitaire ; l'opération d'ouverture des vannes est prévue le 30 septembre, d'où l'urgence à la suspendre ;

- cette décision est de nature à porter une atteinte grave et manifestement illégale à son droit de propriété et à la liberté d'entreprendre, compte tenu des dommages que risquent de subir les ouvrages qu'elle exploite, des pertes de revenus qu'elle va subir, et des moyens qu'elle doit allouer à la surveillance de cette opération ; de plus, elle risque de ne pas être indemnisée d'éventuels dommages par son assureur ;

- cette atteinte est manifestement illégale puisque l'arrêté de la préfète de l'Ardèche en date du 9 août 2024, qui ne régularise pas cette opération, a été délivré sous réserve du droit des tiers ; par ailleurs, il résulte des dispositions de l'article 332-1 du code pénal une obligation de ne pas dégrader le bien d'autrui, et, en vertu de l'article 1240 du code civil, la SDEA sera responsable des dégâts occasionnés à son ouvrage ; une telle opération ne peut se faire qu'après une réelle concertation avec les autres acteurs concernés et une expertise préalable permettant de constater l'état des installations avant et après ouverture de la vanne.

Par un mémoire enregistré le 29 septembre 2024, le syndicat de développement, d'équipement et d'aménagement de l'Ardèche, représenté par Me Seban, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la société requérante au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- aucune urgence n'est démontrée ; les allégations de la société requérante sur les dommages susceptibles d'être causés à ses installations reposent sur une étude partiale et des hypothèses incertaines ; le protocole d'ouverture de la vanne est encadré par de nombreuses mesures visant à réduire l'impact sur les barragistes, reprises par l'arrêté du 9 août 2024, en particulier l'encadrement de la concentration des matières en suspension ; au demeurant, la société requérante s'est elle-même placée dans une situation d'urgence, puisqu'alors qu'elle a été informée du projet depuis 2023, elle n'a pas établi d'études permettant de démontrer les risques qu'elle invoque ; l'intérêt public justifie le maintien de la mesure, la qualité de l'eau de la retenue se dégradant du fait de la sédimentation, ce qui affecte la vie piscicole et a des incidences sur l'alimentation en eau de l'agriculture ;

- aucune atteinte grave à une liberté fondamentale n'est démontrée, l'étude dont se prévaut la société requérante ne se fondant pas sur des données réalistes ; l'opération ne peut avoir pour effet d'évacuer l'ensemble des sédiments de la retenue ; il n'est pas démontré que les mesures mises en œuvre par la SDEA sont insuffisantes ;

- à supposer qu'une atteinte soit démontrée, elle ne serait pas manifestement illégale ; il n'est pas démontré que la situation permise par l'arrêté du 9 août 2024 serait illégale ; le projet poursuit un but d'intérêt public et vise à améliorer la qualité des milieux.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Vu la décision par laquelle la présidente du tribunal a désigné M. Besse, président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Senoussi, greffière d'audience, M. Besse a lu son rapport et entendu les observations de :

- Me Le Doré, pour la société requérante, qui a repris ses conclusions et moyens ;

- Me Du Rostu, pour le syndicat défendeur, qui a repris ses conclusions et moyens.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Le Syndicat de développement, d'équipement et d'aménagement de l'Ardèche est propriétaire de la centrale hydroélectrique du Cheylard située sur la rivière " Eyrieux ", de son barrage, appelé barrage des Collanges, du plan d'eau et de ses rives. Par arrêté du 15 décembre 2022, la préfète de l'Ardèche a autorisé pour une durée de cinq ans l'exploitation de la centrale hydroélectrique, a réglementé l'usage de l'eau pour les entreprises autorisées à utiliser l'énergie hydraulique et a fixé les prescriptions relatives à la sécurité du barrage. En outre, et eu égard à l'engravement conséquent du barrage représentant environ 1,5 millions de mètres cube de sédiments et gravats, qui réduit considérablement la quantité d'eau disponible pour les besoins de l'irrigation, et eu égard à l'absence de transparence sédimentaire du barrage qui est à l'origine d'une nette dégradation du milieu aquatique en aval sur plusieurs kilomètres, l'arrêté du 15 décembre 2022 a prescrit à son article 17 que le permissionnaire disposait d'un délai de deux ans pour définir une solution partagée aux problématiques de transit sédimentaire, soit jusqu'au 15 décembre 2024, puis d'une période de trois ans au maximum pour conduire le travail de maîtrise d'œuvre et déposer les dossiers de travaux. C'est dans ce cadre que le Syndicat de développement, d'équipement et d'aménagement de l'Ardèche a procédé le 29 juillet 2023 à la déclaration relative à la réglementation des installations, ouvrages, travaux et aménagements, sur le fondement de l'article L. 214-3, II du code de l'environnement et sollicité la préfète de l'Ardèche en vue de la mise en place d'un protocole pilote pour acquérir des données quant au fonctionnement de la vanne de fond du barrage, en vue du rétablissement du transit sédimentaire. Par un arrêté du 9 août 2024 portant prescriptions complémentaires à autorisation et relatif à l'expérimentation de l'ouverture de la vanne de fond pour une opération test de transit sur le barrage des Collanges, la préfète de l'Ardèche a autorisé le Syndicat de développement, d'équipement et d'aménagement de l'Ardèche à procéder à une vidange du barrage, et à laisser transiter intégralement tous les débits à fins d'observation. Le 9 septembre suivant, ledit syndicat informait la SAS barrage de Sarny, qui détient et exploite la centrale électrique située en aval sur la même rivière, qu'il allait procéder à l'ouverture de la vanne le 24 septembre, date ensuite repoussée au 30 septembre 2024. La SAS barrage de Sarny demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative d'ordonner la suspension immédiate de l'exécution de cette décision d'ouverture de la vanne, dans l'attente qu'une expertise judiciaire soit réalisée pour constater l'état de ses installations avant l'ouverture de la vanne puis après cette opération.

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

3. Le prononcé par le juge des libertés d'une mesure visant à la sauvegarde d'une liberté fondamentale est subordonné notamment à ce que le demandeur établisse l'existence d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

4. En l'espèce, la SAS barrage de Sarny ne conteste pas la nécessité d'une action d'évacuation des sédiments accumulés au niveau de la retenue de Collanges, ni même la légalité de l'arrêté préfectoral du 9 août 2024 autorisant le Syndicat de développement, d'équipement et d'aménagement de l'Ardèche à ouvrir la vanne de fond du barrage, cette autorisation étant accordée pour une durée de quatre mois. Pour soutenir que le syndicat porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit de propriété et à sa liberté d'entreprendre, la SAS barrage de Sarny déplore en réalité que l'ouverture de la vanne ait lieu avant la conclusion d'un protocole visant à prévoir les conditions d'indemnisation des dommages éventuels, et en tous cas avant que ne soient menées des opérations d'expertise constatant l'état des installations du barrage de Sarny. Toutefois, la société requérante était en mesure, depuis les discussions auxquelles elle a été associée depuis 2023 et depuis l'arrêté du 9 août 2024, de faire constater l'état de ses installations, le cas échéant en saisissant le juge des référés à cette fin. Par ailleurs, la demande du SDEA prend en compte la problématique des exploitants des barrages situés en aval et l'arrêté du 9 août 2024 impose des prescriptions, s'agissant notamment des concentrations en matières en suspension, de nature à limiter les effets de l'opération sur le déplacement des sédiments, de sorte que la gravité de l'atteinte alléguée aux ouvrages de la SAS barrage de Sarny n'est nullement démontrée. Surtout, et en tout état de cause, si la requérante rappelle les principes généraux de responsabilité du fait des dommages causés aux tiers posés par le code civil et le code pénal, et relève que l'arrêté de la préfète de l'Ardèche du 9 août 2024 dispose que " les droits des tiers sont et demeurent expressément réservés ", la circonstance qu'elle pourrait subir des préjudices du fait de cette opération, si elle peut le cas échéant fonder une action en responsabilité de sa part, n'est pas en elle-même de nature à établir que la mesure envisagée, autorisée, dans un but d'intérêt général, par un arrêté préfectoral dont la société requérante indique d'ailleurs ne pas contester la légalité ni la pertinence, porterait une atteinte manifestement grave et illégale à une liberté fondamentale, alors même que l'ouverture de la vanne n'a pas été précédée d'un constat préalable sur l'état de ses installations.

5. Il résulte de ce qui précède, en l'état de l'instruction, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence, que la requête de la SAS barrage de Sarny doit être rejetée dans toutes ses conclusions.

6. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la SAS barrage de Sarny la somme de 1 000 euros à verser au syndicat de développement, d'équipement et d'aménagement de l'Ardèche au titre des frais non compris dans les dépens qu'il a exposés.

ORDONNE :

Article 1er : La requête de la SAS barrage de Sarny est rejetée.

Article 2 : La SAS barrage de Sarny versera au syndicat de développement, d'équipement et d'aménagement de l'Ardèche la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la SAS barrage de Sarny et à au syndicat de développement, d'équipement et d'aménagement de l'Ardèche.

Fait à Lyon, le 30 septembre 2024.

Le juge des référés,

T. Besse

La greffière,

A. Senoussi

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ardèche en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

N°2409705

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