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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2409758

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2409758

mercredi 2 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2409758
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 29 septembre 2024 et 1er octobre 2024, M. A C, représenté par Me Chourlin, demande au Tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler les décisions du 27 septembre 2024 par lesquelles la préfète de l'Ain a retiré sa carte de séjour temporaire, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, en fixant le pays de destination, et l'a interdit de retour en France pendant sept ans ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à la part contributive de l'Etat en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- les décisions sont entachées d'incompétence ;

- la décision lui retirant son titre de séjour méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et elle est entachée d'erreur d'appréciation s'agissant de la menace à l'ordre public que représenterait son comportement ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire est entachée d'une erreur de fait, d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnait les articles 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3.1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision lui refusant un délai de départ entachée d'erreur d'appréciation s'agissant de la menace à l'ordre public que représenterait son comportement et l'existence d'un risque de soustraction à la mesure d'éloignement ;

- la décision lui interdisant le retour en France est illégale dès lors qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public, en tout état de cause une menace grave, et elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation s'agissant de l'absence de circonstance humanitaire ;

- la décision fixant le pays de destination méconnait l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire enregistré le 1er octobre 2024, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens ne sont pas fondés.

La présidente du tribunal a désigné M. Reymond-Kellal, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relatives à des mesures d'éloignement adoptées à l'encontre de ressortissants étrangers faisant l'objet d'un placement en rétention et aux décisions accompagnant ces mesures.

Vu :

- la demande d'aide juridictionnelle,

- la prestation de serment de Mme B, interprète en langue mongole,

- les décisions attaquées et les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Chourlin, pour le requérant, qui conclut aux mêmes fins que la requête en soutenant les mêmes moyens, à l'exception de ceux tirés de l'incompétence et du risque de subir des traitements inhumains et dégradant en cas de retour en Mongolie qui sont abandonnés, et soulève un moyen nouveau tiré de la disproportion de la durée de l'interdiction de retour retenu compte tenu des attaches en France ;

- les déclarations de M. C, assisté de Mme B, qui, en substance, confirme l'existence d'un alcoolisme récurrent le conduisant à des épisodes de violences dont il ne se souvient pas toujours, et indique qu'il souhaite dorénavant se soigner ;

- les déclarations de Mme D, fille ainée du requérant, qui précise les circonstances dans lesquelles son passeport a été mis sous scellé à Périgueux dans le cadre d'une information judiciaire précédemment ouverte contre son père, mis en examen, qui a bénéficié d'un non-lieu ;

- et les observations de Me Coquel, substituant par Me Tomasi, pour la préfète de l'Ain, qui conclut au rejet de la requête en soutenant que les moyens ne sont pas fondés.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant mongol né en 1984, est entré en France en 2010. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 6 mai 2010, puis par la Cour nationale du droit d'asile le 7 mars 2011. Il a bénéficié ensuite d'une carte de séjour temporaire portant la mention vie privée et familiale à compter du 10 mai 2012, renouvelée régulièrement jusqu'au 9 novembre 2024.

2. Interpellé le 23 septembre 2024, il a été condamné par le Tribunal correctionnel de Bourg-en-Bresse, le 26 septembre 2024, à une peine de 12 mois d'emprisonnement dont six avec sursis probatoire, pour des faits de violences volontaires commis à l'égard de sa concubine en février et septembre 2024, alors qu'il était muni d'un couteau pour les premiers et en état d'ivresse manifeste pour les derniers, ainsi qu'à l'encontre d'une personne dépositaire de l'autorité publique. Par décisions prises le lendemain dont M. C en a demandé l'annulation alors qu'il était placé en rétention, la préfète de l'Ain a retiré sa carte de séjour temporaire, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, en fixant le pays de destination, et l'a interdit de retour en France pendant sept ans.

Sur l'aide juridictionnelle :

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 921-2 par renvoi de L. 614-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sur le fondement des dispositions de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur la demande d'annulation :

En ce qui concerne la décision relative au séjour :

4. Il résulte des dispositions de l'article L. 614-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile telles que modifiées par l'article 72 de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 que, lorsque l'étranger est placé en rétention administrative, le juge unique est dorénavant compétent pour statuer sur la décision " relative au séjour " contestée en même temps que celle portant obligation de quitter le territoire sans délai qu'elle accompagne.

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une carte de séjour temporaire () peut, par une décision motivée, être retirée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. / () ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. C a déjà fait l'objet de six condamnations pénales entre 2015 et 2020 pour des faits de délits de fuite après accident, circulation sans assurance, conduite sous l'empire d'un état alcoolique et récidive de cette conduite, mise en danger de la vie d'autrui et conduite d'un véhicule sans permis, prononcées par différentes juridictions pénales (Périgueux, Coutances, Limoges, Nantes). Il vient d'être condamné en dernier lieu à une peine de 12 mois d'emprisonnement par le tribunal correctionnel de Bourg-en-Bresse pour notamment des faits de violences commises sur sa concubine ayant consisté, pour les derniers devant ses deux enfants mineurs et en état d'ivresse manifeste, à l'avoir " étranglé ", lui tirer ses cheveux et lui lacérer ses cuisses à l'aide d'un couteau. Compte tenu de la récurrence et de la gravité croissante des faits commis par M. C qui admet une importante addiction le conduisant à des " pertes de mémoire ", la préfète de l'Ain n'a pas inexactement qualifié les faits de l'espèce en retenant que son comportement constitue une menace à l'ordre public justifiant que lui soit retirée la carte de séjour temporaire qui lui a été précédemment accordée.

7. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire () à la sûreté publique, () à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales () ".

8. Si M. C fait valoir qu'il réside régulièrement en France depuis près de 13 ans avec ses trois enfants, qu'il travaille et que ses parents sont titulaires d'une carte de résident, il ressort des pièces du dossier que sa fille ainée aujourd'hui majeure est dépourvue de titre de séjour, ses deux autres enfants mineurs ont été placés provisoirement et le comportement de l'intéressé constitue une menace à l'ordre public ainsi qu'il a été indiqué précédemment. En outre, le requérant, qui a indiqué au service de la gendarmerie nationale lors de son audition qu'il était au téléphone avec un ami en Mongolie et qu'il souhaite acheter un appartement dans son pays d'origine, n'est pas dépourvu d'attaches dans cet Etat. Dès lors, la décision retirant le titre de séjour de M. C ne peut être regardée comme portant une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale eu égard aux buts poursuivis par une telle mesure.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

9. En premier lieu, l'obligation de quitter le territoire français prononcée à l'encontre de M. C, qui n'est entachée d'aucune erreur de fait ou d'appréciation, ne peut, pour les mêmes motifs que ceux précédemment indiqués, être regardée comme portant une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale eu égard aux buts poursuivis par une telle mesure en l'espèce.

10. En second lieu, cette décision, qui n'implique d'ailleurs pas elle-même une séparation de M. C de ses enfants mineurs puisqu'elle résulte pour le moment de leur placement provisoire à la suite des faits commis par le requérant qui l'ont conduit à être condamné pénalement, n'a pas, dans les circonstances de l'espèce décrites précédemment, méconnu leur intérêt supérieur.

En ce qui concerne le délai de départ volontaire :

11. En premier lieu, le 2° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que l'autorité administrative peut refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire lorsque le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public. Pour les mêmes motifs que ceux précédemment indiqués, la préfète de l'Ain n'a pas fait une inexacte application de ces dispositions en estimant que tel était le cas du comportement de M. C pour lui refuser un délai de départ volontaire.

12. En second lieu, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation qui aurait été commise par la préfète de l'Ain en estimant qu'il présentait un risque de soustraction à la mesure au sens du 3° de l'article L. 612-2 du code précité est inopérant dès lors qu'à supposer même qu'il soit fondé, l'autorité administrative aurait pris la même décision en se fondant uniquement sur l'existence d'une menace à l'ordre public.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction résultant de l'article 60 de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : "

Pour fixer la durée des interdictions de retour (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

14. Il résulte des dispositions précitées qu'en l'absence de circonstances humanitaires et compte tenu du refus d'accorder un délai de départ volontaire à M. C, la préfète de l'Ain devait assortir la mesure d'éloignement d'une interdiction de retour en France. Cependant, la durée de sept années retenue apparait en l'espèce disproportionnée, en tout état de cause, compte tenu de la durée de présence régulière en France de l'intéressé et de ses attaches familiales, en particulier ses deux parents titulaires d'une carte de résident, quand bien même son comportement constitue une menace à l'ordre public.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 27 septembre 2024 par laquelle la préfète de l'Ain a fixé la durée de l'interdiction de retour à sept ans. Par suite, il y a lieu d'annuler cette décision dans cette seule mesure, tandis que le surplus des conclusions en annulation dirigées contre les décisions du même jour doit être rejeté.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

16. L'Etat n'étant pas la partie perdante pour l'essentiel dans la présente instance, les conclusions présentées au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du 27 septembre 2024 par laquelle la préfète de l'Ain a fixé la durée de l'interdiction de retour en France à sept ans est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et à la préfète de l'Ain.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

R. Reymond-Kellal

La greffière,

A. Senoussi

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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