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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2410796

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2410796

jeudi 31 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2410796
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 octobre 2024, M. A C, retenu au centre de rétention administrative de Lyon-Saint Exupéry, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 27 octobre 2024 par lequel le préfet de la Haute-Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil.

Il soutient que :

- les décisions attaquées ont été prises par une autorité incompétente ;

- elles sont insuffisamment motivées et sont entachées d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elles sont entachées d'un vice de procédure en méconnaissance de l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que le médecin de l'Office français de l'intégration et l'immigration n'a pas été saisi ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations des articles 8 et 12 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle, notamment en ce qui concerne sa vie privée et familiale ;

- elle est disproportionnée dans sa durée ;

- elle est entachée d'une erreur dans l'appréciation de la menace à l'ordre public ;

Des pièces ont été enregistrées pour le préfet de la Haute-Savoie le 30 octobre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme B en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de justice administrative pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 921-1 à L. 922-3 et R. 921-1 à R. 922-28 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Au cours de l'audience publique du 31 octobre 2024, Mme B a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Lachenaud, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens que la requête et insiste sur le défaut d'examen dont serait entaché l'arrêté attaqué, ainsi que la situation personnelle et familiale de M. C ;

- les observations de M. C ;

- et les observations de Me Coquel, représentant le préfet de la Haute-Savoie.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant tunisien né le 8 octobre 1997, entré en France en 2020, selon ses déclarations, a fait l'objet d'un arrêté du 27 octobre 2024 par lequel le préfet de la Haute-Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 3 ans. M. C demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions :

4. En premier lieu, l'arrêté du 27 octobre 2024 a été signé par Mme D E, sous-préfète, directrice de cabinet du préfet de la Haute-savoie, qui a reçu, à cette fin, une délégation consentie par un arrêté du préfet de la Haute-Savoie du 29 août 2024, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial n° 74-2024-286 de la préfecture de la Haute-Savoie. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions en litige manque en fait et doit être écarté.

5. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise, notamment, les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne les éléments de fait relatifs à la situation propre du requérant. Il est, par suite, suffisamment motivé.

6. En outre, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué, ni des autres pièces du dossier, que le préfet de la Haute-Savoie n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle de M. C, alors que le préfet n'est pas tenu de mentionner l'ensemble des éléments relatifs à la situation du requérant. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen de la situation personnelle du requérant doit être écarté.

7. En troisième lieu, si M. C se prévaut des dispositions de l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, celles-ci ne sont applicables qu'aux décisions portant refus d'un titre de séjour sollicité sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En l'espèce, il est constant que l'arrêté en litige n'a pas pour objet de lui refuser un tel titre de séjour. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure du fait de la méconnaissance des dispositions de l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté comme inopérant.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. () "

9. Si M. C, qui se déclare en concubinage avec une ressortissante française depuis 2 ans, se prévaut de son projet de mariage, il n'apporte toutefois aucune pièce à l'appui de son allégation. Entré en France, selon ses déclarations, au cours de l'année 2020, il ne fait état d'aucune autre attache sur le territoire et ne justifie pas en être dépourvu en Tunisie où il a vécu jusqu'à l'âge de 23 ans. Il ne justifie par ailleurs d'aucune insertion sociale ou professionnelle sur le territoire alors que, ayant déjà fait l'objet d'un signalement dans le fichier automatisé des empreintes digitales (FAED) pour des faits de violences sans incapacité sur concubin ainsi que violences et dégradations en état d'ivresse. Dans ces conditions, la décision l'obligeant à quitter le territoire français ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. Aux termes de l'article 12 de la convention européenne de sauvegarde et des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " A partir de l'âge nubile, l'homme et la femme ont le droit de se marier et de fonder une famille selon les lois nationales régissant l'exercice de ce droit ".

11. La décision contestée, n'a ni pour objet ni pour effet de faire obstacle au mariage de M. C ni de lui interdire de fonder une famille. Ainsi, la décision ne peut être regardée comme portant atteinte à son droit au mariage et à son droit de fonder une famille et, par suite, comme intervenue en violation des stipulations de l'article 12 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant refus d'un délai de départ volontaire :

12. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. "

13. M. C soutient que le préfet de la Haute-Savoie l'a privé à tort de délai de départ volontaire. Toutefois, il résulte des termes de la décision litigieuse, prise au visa des dispositions précitées de l'article L. 612-3, 1°, 4°, 5° et 8° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que celle-ci a été motivée par les circonstances que M. C ne peut justifier être entré régulièrement en France, ni être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, ni justifier d'un hébergement stable et établi sur le territoire national, étant hébergé par sa compagne, qu'il s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement du préfet de la Haute-Savoie en date du 9 octobre 2023 et qu'il a déclaré, lors de son interpellation comme à l'audience, souhaiter rester en France. En outre, le requérant ne fait état d'aucune circonstance particulière au sens et pour l'application des dispositions de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, le préfet de la Haute-Savoie n'a pas fait une inexacte application des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code susvisé en estimant que le comportement de M. C présente un risque de soustraction à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet, alors même qu'il n'a jamais fait l'objet d'une condamnation pénale.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

14. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. " Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () "

15. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

16. L'arrêté attaqué vise les dispositions précitées et énonce qu'un examen d'ensemble de la situation de l'intéressé a été effectué relativement à la durée de la mesure, après avoir relevé qu'il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 9 octobre 2023, que sa présence représente une menace pour l'ordre public, qu'il n'est présent sur le territoire français que depuis 4 ans, qu'il ne justifie pas d'attaches familiales ou personnelles en France à l'exception de sa concubine avec laquelle il déclare vouloir se marier en décembre 2024. La décision portant interdiction de retour est, en conséquence, suffisamment motivée et n'est pas entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle.

17. En second lieu, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les motifs qu'invoque l'autorité compétente sont de nature à justifier légalement dans son principe et sa durée la décision d'interdiction de retour et si la décision ne porte pas au droit de l'étranger au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. En revanche, lorsqu'il est saisi d'un moyen le conduisant à apprécier les conséquences de la mesure d'interdiction de retour sur la situation personnelle de l'étranger et que sont invoquées des circonstances étrangères aux quatre critères posés par les dispositions précitées de l'article L. 612-10, il incombe seulement au juge de l'excès de pouvoir de s'assurer que l'autorité compétente n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.

18. En l'espèce, tout d'abord, le requérant ne justifie pas de circonstances humanitaires de nature à faire obstacle au prononcé d'une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français sur le fondement des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en dépit de son état de santé pour lequel il ne démontre pas que les soins ne pourraient être poursuivis en Tunisie. En outre, il est constant que M. C a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement en 2023. Par ailleurs, ainsi qu'il a été exposé au point 9, il n'établit pas, par les pièces qu'il produit, l'existence d'une communauté de vie suffisamment ancienne, stable et intense avec sa compagne alors qu'il a été signalé pour des faits de violences sur cette dernière le 8 septembre 2024. Si le requérant soutient que la seule circonstance qu'il se soit disputé avec sa compagne n'est nullement constitutive d'une menace pour l'ordre public, d'une part, il ne conteste pas sérieusement la matérialité des faits qui lui sont reprochés, d'autre part, il n'en demeure pas moins que ces faits, ajoutés aux faits de dégradation et violences en état d'ivresse pour lesquels il a été interpellé le 26 octobre 2024, révèlent la persistance d'un comportement délictueux constitutif d'une menace pour l'ordre public. Par suite, et alors qu'il s'est limité à édicter une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 3 ans alors que la durée d'une telle interdiction pouvait être fixée à 5 ans, c'est sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions précitées de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni dans la caractérisation de la menace pour l'ordre public, ni faire une inexacte application des dispositions également précitées de l'article L. 612-10 du même code que le préfet de la Haute-Savoie a prononcé à l'encontre de M. C la mesure d'interdiction de retour sur le territoire national en litige, laquelle ne présente pas, dans les circonstances de l'espèce, un caractère disproportionné.

19. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée, y compris les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de la Haute-Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.

La magistrate désignée,

C. B

La greffière,

S. LECAS

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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